dimanche 6 janvier 2019

Diamond & Versailles 1996

Cette bouteille du rhum du Guyana a été le fantasme de plus d'un RumLover pendant quelques années. Elle marque la fin d'une ère, celle des sélections Demerara par Velier (dont l'intégralité a été dégustée et annotée par Olivier et Jean-Paul pour le blog Who Rhum the World), une série qui a changé la face du monde du rhum en quelques petites années. 

L'expression peut sembler pompeuse, mais songez à tous les thèmes abordés et à tous les débats suscités par ces embouteillages, excitant par là même toute la sphère du rhum. Même si Velier n'est pas l'inventeur de ces concepts, la société italienne a tout de même réveillé tout ce petit monde en l'interpellant sur le brut de fût, la transparence, le vieillissement tropical, la valeur intrinsèque, la compréhension du produit... Revers de la médaille ou rançon de la gloire, avec ces bouteilles sont aussi arrivées la spéculation massive et une certaine fracture entre ayatollahs (sic) et ultra-libéraux.

Pour en revenir à ce rhum en particulier, il est justement passé du fantasme à la réalité dans une tentative de contournement de ce système de spéculation. S'agissant de l'ultime embouteillage de la série, ce rhum faisait l'objet d'une curiosité et d'une convoitise hautement palpables. Luca Gargano (patron de Velier et sélectionneur de ces rhums) n'avait ainsi pas décidé de la manière dont il allait le distribuer, ni même s'il allait le distribuer tout court. Il ouvrait donc quelques bouteilles lors de salons et de masterclasses, pour rendre le moment exceptionnel et pour ne pas laisser partir son bébé comme ça, abandonné aux vautours.

Et puis l'idée a germé d'une sorte de liste de souscription, plus ou moins contrôlée, avec des gens de confiance (l'avenir aura un peu permis de refaire un tri). Quelques bouteilles ont été distribuées à des clubs de dégustation, et enfin à quelques heureux élus au sein d'un groupe Facebook. C'est grâce à cette dernière solution que j'ai eu la chance de me procurer la mienne, moyennant la promesse d'un retour de dégustation. C'est chose faite plus d'un an après, mieux vaut tard que jamais !

Avant de parler de notre DV96 (pour les intimes), revenons un instant sur l'histoire de cette collaboration Velier / DDL.

DDL (Demerara Distillers Limited) est une société du Guyana dont la distillerie s'appelle Diamond. Les rhums du Guyana, comme la plupart des rhums de tradition anglaise, étaient pendant longtemps des rhums d'assemblages destinés aux négociants, à la Navy, ou à des marques pour la plupart britanniques. Aucun embouteillage officiel n'émanait du Guyana, jusqu'à la création de la marque El Dorado en 1992. 

Assez rapidement après le lancement de cette marque, elle a été distribuée en Italie par l'importateur Velier. La marque El Dorado proposait une gamme faite d'assemblages de différents styles de rhums qu'elle peut produire au sein de sa distillerie (qui a récupéré une partie des alambics d'anciennes distilleries du pays aujourd'hui disparues), or Luca Gargano s'est rapidement étonné du fait qu'elle ne propose pas de rhums "simples" (sans assemblage), comme pouvaient déjà le faire certains embouteilleurs indépendants européens.

Yesu Persaud, alors patron de DDL, ne sentait pas prêt à le faire, mais a fait confiance à l'italien pour sélectionner certains de ces rhums et les mettre en valeur. C'est ainsi qu'en 2003 il a consenti à ouvrir une partie de ses stocks et à vendre quelques fûts à Velier. Les premiers Demerara "single marks" (les marks étant des styles de rhums provenant d'un alambic en particulier) vieillis exclusivement sous les tropiques ont donc été distribués en Italie, d'abord de manière assez confidentielle.

Ils sont ensuite arrivés en France aux alentours de l'année 2010 et sont restés facilement accessibles jusqu'en 2014 environ. La fièvre de la bouteille noire ne s'est pas développée tout de suite, car les prix relativement élevés pour l'époque et le fait qu'il s'agisse de rhums de mélasse d'origine inconnue n'ont pas attiré l’œil des amateurs dans un premier temps. Mais le bouche à oreille a fini par fonctionner et ceux qui avaient boudé ces bouteilles sur les étagères des cavistes s'en sont finalement mordu les doigts.

(c)Compagnie des Indes
Yesu Persaud a pris sa retraite en 2013 et a été remplacé par Komal Samaroo, qui a décidé de mettre fin au partenariat avec Velier et à proposer ses propres sélections de "single marks". Cette décision finalement assez logique a tout de même occasionné une certaine nostalgie et une flambée encore plus importante des Demerara Velier. Ces embouteillages officiels ont en outre vu un alignement tarifaire sur les prix du marché, mais même si ce sont des sorties de qualité, on doit bien reconnaître qu'ils ne jouissent pas tout à fait du même talent de sélection.

Notons qu'El Dorado a récemment proposé (comme Velier en son temps) un rhum "blended in the barrel" (2 marks assemblées dans le fût, avant vieillissement, contrairement à leur pratique habituelle qui consiste à assembler chaque mark après vieillissement) pour les 70 ans de Velier.

(c)Compagnie des Indes
Le rhum dont nous parlons aujourd'hui est justement un "blended in the barrel" sélectionné par Velier. C'est un assemblage expérimental de distillats de pot-still et de colonne, ce qui en fait un Single Blended Rum selon la classification Gargano. La mark employée est SVSG, soit un mélange des marks S (provenant de la double colonne Diamond) et VSG (provenant du pot-still Versailles), avec une dominante de la mark S. Distillé en 1996 et embouteillé en 2014, ce rhum de 17 ans révolus (78% de part des anges !) issu de 2 fûts a donné lieu à 570 bouteilles à 57,9% (brut de fût). 

Je vous propose d'en savoir un peu plus sur les marks composant ce rhum :

VSG (alambic Versailles)


Photos : 1 (c)Compagnie des Indes - 2 (c)The Floating Rum Shack

Versailles est une ancienne plantation du Guyana dont la première trace remonte à 1776, et qui a vraisemblablement commencé à distiller au milieu du XIXème siècle. Elle a aujourd'hui disparu mais l'alambic de sa distillerie a été conservé au sein de la distillerie "centrale" appelée Diamond. Sa production de rhum s'est arrêtée à la fin des années 1960, puis l'alambic a été transféré à la distillerie d'Enmore en 1978, puis à celle d'Uitvlugt en 1995, et enfin à Diamond en 2000.
VSG signifie sans doute Versailles, Schoon ord et Goed fortuin, un style issu de la fusion de trois plantations.

L'alambic Versailles est un pot-still (alambic à repasse, distillation discontinue) qui a la particularité d'avoir une cuve en bois (de greenhart, une essence locale), les autres pièces comme le dôme et le col de cygne étant plus classiquement en cuivre. Son autre particularité vient du fait qu'il s'agit d'un pot-still caribéen, c'est-à-dire que ce n'est pas réellement d'un alambic à repasse. En effet, il est équipé d'un retort et d'une colonne de rectification qui font qu'un seul passage est nécessaire pour obtenir une concentration suffisante en alcool.

Son état de marche actuel est plutôt incertain, car dans une interview pour Durhum.com, Luca Gargano précise qu'il n'est plus en activité à cause de problèmes de maintenance. Cela pourrait coller avec le fait que les derniers embouteillages vus chez les embouteilleurs indépendants datent de 2004 (Kill Devil et That Boutique-y). Or il semble qu'il ait été rénové en 2006, selon Difford's Guide.
Si l'alambic est n'est effectivement plus en fonction, on peut se poser la question de la continuité de l'assemblage des El Dorado, la mark VSG en faisant normalement partie.

S (double colonne Coffey)


Photos : (c)Compagnie des Indes

La plantation Diamond s'est établie à la moitié du XVIIIème siècle et a certainement commencé à produire du rhum mi-XIXème. Les trois double colonnes Coffey du même nom sont les appareils d'origine de la distillerie, bien que l'on pense qu'elles ont pu cohabiter avec d'autres appareils aujourd'hui disparus.
Ces double colonnes en acier (distillation continue) sont composées d'une colonne "d'analyse" ("analyser") et d'une colonne de rectification ("rectifier"). Ce sont des appareils qui sont capables de produire des rhums aussi bien légers que lourds, selon le souhait du distillateur. Tout dépend du réglage effectué, et notamment du nombre de cycles d'évaporation et de reflux, le liquide pouvant emprunter plusieurs fois les colonne pour une "épuration" plus ou moins importante.

Assez parlé, passons à la dégustation !

Le nez est à la hauteur de la robe : torréfié à souhait, sec et amer, sur la noix, le café, la crème brûlée à la noix de coco. Cette amertume nous emmène du côté du fût toasté, mais aussi vers quelque chose d’oxydé, à la manière d’un vermouth. Sur cette même piste, on part sur l’orange et son écorce, sur des épices et des herbes sèches.

Avec un peu de repos, le rhum se fait vraiment très sérieux, noir, et toujours plus torréfié. Enfin, c’est ce qu’il voudrait nous faire croire, car le sucre caramélisé finit par nous ouvrir les bras en grand, pour ensuite nous laisser ressentir la chaleur de l’orange et de la mangue séchées, de la réglisse. On se permet même un peu de fraîcheur avec quelques baies de cassis et de mûre.

La bouche est parfaitement équilibrée et concentrée. La mélasse s’étale lentement, comme un miel, une confiture ou même une résine épaisse, emportant avec elle de la poudre de noix, de café, de zan. Le côté fruité si délicieusement oxydé est toujours aussi présent, pour mon plus grand bonheur car c’est un aspect que j’adore. On imagine une part de fermentation assez profitable, avec des fruits exotiques très mûrs et une touche d’olive verte.

La finale est aussi toastée que sucrée, aussi caféinée que confiturée. L’ami du petit déjeuner ? L’ami D&V.

C'est un rhum à priori relativement léger, avec le distillat délicat et végétal du Versailles, mais son vieillissement lui a conféré une concentration et une oxydation tout bonnement délicieuses. On imagine un fût plutôt carbonisé, peut-être de manière un peu plus poussé qu'à l'accoutumée, mais on retrouve l'âme et la signature des Demerara, avec ces fruits à coque gourmands caramélisés au sirop de batterie. Une très belle sortie de scène. 


Petite réflexion au passage : les assemblages El Dorado sont plutôt sympathiques mais tout de même un peu grassouillets (comprendre sucrés). Pourquoi ne pas sortir des choses plus authentiques comme peut le faire Foursquare avec Doorly's par exemple ? J'imagine que c'est économiquement faisable, et même si le prix de revient augmentait légèrement, je serais prêt à mettre quelques Euros de plus pour avoir des rhums comme les El Dorado 12, 15 ou 21 sans sucre comme réguliers dans ma cave.

samedi 1 décembre 2018

Corps à Corps Japonais

À tous les rumlovers en mal d'exotisme, j'ai ce qu'il vous faut ! Voici sans doute l'une des distilleries de rhum les plus inaccessibles : la Grace Rum Company, située sur l'île de Minamidaito (Minamidaitō-jima) au Japon. C'est simple, au départ de Paris : après une douzaine d'heures de vol pour Tokyo, comptez encore 3 heures pour Okinawa, puis entre 15 et 17 petites heures de ferry pour rejoindre notre récif corallien.

https://www.japankuru.com/
L'île n'a été habitée qu'à partir de 1900, par des pionniers qui ont rapidement recouvert ses 30 km² de canne à sucre. Aujourd'hui la canne est toujours au centre de l'activité de ses 1400 habitants, avec plusieurs sucreries, et notre fameuse distillerie qui produit les rhums Cor Cor.
Une équipe de passionnés a pris le pari de mettre en valeur la canne à sucre locale et ses produits dérivés, et les études pour la création d'une distillerie ont commencé en 2002. Grace Rum Co a alors démarré son activité en 2004, avec Mme Yuko Kinjo à sa tête. Elle s'est notamment entourée de membres expérimentés de la distillerie Helios, qui produit du rhum depuis les années 60 sur l'île principale d'Okinawa

https://www.japankuru.com/
Les rhums Cor Cor (Coral Corona = Couronne de corail) se déclinent en deux grands styles : un rhum traditionnel de mélasse (qui tient plutôt du grand arôme) et un rhum de pur jus de canne. La distillerie est capable de produire 8000 bouteilles de rhum chaque mois, mais le chiffre fluctue en fonction des récoltes, puisque l'on utilise uniquement de la matière première locale. En outre, l'île étant régulièrement frappée par de violents typhons, les rendements peuvent être extrêmement réduits.

https://www.japankuru.com/
Malheureusement, je n'ai pas réussi à trouver d'informations sur les techniques d'élaboration de ces rhums. Je peux simplement m'avancer sans trop de risques sur une distillation discontinue et sur des fermentations prolongées.

Les principaux rhums proposés sont le Cor Cor étiquette rouge (une étiquette prend d'ailleurs la forme de l'île) qui est un rhum blanc de mélasse à 40%, et le Cor Cor étiquette verte qui est un rhum blanc de pur jus de canne, à 40% également.
Ces deux rhums se déclinent aussi en versions titrant à 25%, ce qui les prive de l'appellation rhum du point de vue Européen (un rhum doit titrer au moins 37,5%). Une version "premium" a été un temps en circulation, dans une belle jarre en terre.
Je vous propose de déguster ces rhums atypiques, clivants, mais intéressants et donc forcément à connaître :

 
Cor cor Vert - 40%
Rhum de pur jus de canne
 
Le premier nez est bien agricole, sans aucun doute. Alors que je m’attendais à une autre dimension, à quelque chose de vraiment à part, c’est un bon vieux poivre qui se pose là, tranquillement. C’est donc la canne côté écorce qui se détaille, avec sa paille. Juste après pressage, la bagasse est encore humide, et le jus a entamé sa fermentation. Celle-ci est de plus en plus avancée à mesure que le temps passe, elle est légèrement acide et aigre.

En passant le rhum sur les bords du verre, il commence à chanter un peu plus. Les végétaux s’élancent en chœur, secs mais parfumés, comme des plantes à tisanes ou des aromates. La fermentation s’est adoucie et le sucre ressort davantage, on retrouve un côté tomate et même ketchup façon Paranubes. Le poivre s’est entouré d’une famille entière d’épices qui amorcent à leur tour un côté salé, façon saumure d’olives noires.

L’attaque en bouche est très douce mais le rhum est chargé. Le poivre n’est pas venu tout seul, il s’accompagne d’une charcuterie fumée et bien grasse, presque trop. On est en plein sur le versant salé, avec des câpres et des olives. C’est un rhum plein et huileux, une huile dans laquelle ont macéré des aromates résineux comme le romarin. On revient ensuite à un jus de canne plus naturel, avec un retour de la bagasse, une pointe de zeste de citron vert, et surtout du poivre.

Le poivre domine largement la longueur, le rhum persiste avec un côté animal, sur le cuir.

Le résultat est très étonnant pour un agricole, et ne manquera pas d’en déconcerter plus d’un. Les seuls liens avec les purs jus que l’on connaît sont le poivre et la bagasse, mais il y a tellement de monde autour que l’on oublie un peu où l’on est. Mais après tout est-ce bien grave ? Il y a du caractère, on ne s’ennuie pas, même si quelques degrés de plus seraient tout de même appréciables. Il y a des notes fortes mais aucune n’est fausse, ça semble un peu fou mais c’est finalement assez raisonnable. 


Cor Cor Rouge - 40%
Rhum de mélasse
 

Le nez s’ouvre sur un registre saisissant, comme une charcuterie très grasse, et presque sur le fromage. Attention aux cœurs fragiles, c’est très très intense et poignant. Les herbes qui viennent habiller la charcuterie amènent leur lot de fraîcheur et nous envoient chercher vers la réglisse fraîche ou la mélasse. La grosse fermentation est au rendez-vous, vous l’aurez compris, donc on ne fait pas l’impasse sur l’olive, ni sur les fruits exotiques trop mûrs. Ces derniers ne cessent de gonfler, comme dans un rhum arrangé trop longtemps oublié.

L’aération laisse apparaître quelque chose métallique, comme une odeur de soudure, de fumé, ou encore une certaine minéralité, de pierre à fusil. On peut aussi partir sur la truffe, la tourbe (pas la fumée de tourbe), ou sur la tapenade d’olive noire. Le repos apporte plus de gourmandise, l’ensemble complexe a tendance à se confire. On retrouve alors un rhum de mélasse plus classique mais toujours bien chargé, avec des ananas très mûrs, des fruits rouges et un côté médicinal.

L’attaque est relativement vive pour les 40% annoncés, mais le rhum se fond assez rapidement. L’entrée en matière est d’abord fraîche et florale, avec de la lavande et des herbes aromatiques comme le romarin, l’origan. Après une phase sur le muscovado, la fermentation s’exprime sous la forme de légumes comme le chou fleur ou l’artichaut, tout deux bien parfumés de poivre doux. La saumure d’olive reprend enfin la main et bouscule un peu, le côté jus de viande peut aussi éventuellement être de trop.

La finale est musquée, animale, sur le cuir salé et la saumure d’olive, on aurait aimé un peu de répit et de légèreté. La longue persistance au palais penche sur une mélasse aux accents résineux et médicinaux.

Cette version mélasse pousse le bouchon encore plus loin. Complexe, foisonnant, son nez interpelle, mais sa bouche s’enlise un peu, ce qui le rend finalement assez écœurant. Je pense que le très joli HEOC de la distillerie Bows évite justement cet écueil avec ses 57% qui lui assurent du mordant et de la fraîcheur. Ou alors quitte à faire quelque chose de fou, autant aller vraiment à fond dans toutes les directions comme chez O’Baptiste. Ici, malgré une attaque intéressante, on baigne dans des notes assez compliquées, avec une sorte de tiédeur, ce qui rend la dégustation plutôt exigeante.
 

samedi 20 octobre 2018

France Quintessence 2018 : mon escale relaxation...


Une fois n'est pas coutume, voici un petit article lifestyle #LoveMyJob #Blessed #RumLife. Je préfère prévenir, je vais raconter ma vie, mais c'est mon blog alors bon, hein, voilà. 
Je voudrais vous reparler (comme en 2016) du salon France Quintessence auquel j'ai pu assister le 10 Septembre dernier. La date, le lieu et l'ambiance de ce salon en font un bon bol d'air que je me réjouis désormais de retrouver à chaque rentrée. 

Avec une dimension raisonnable et une fréquentation qui l'est tout autant, c'est un endroit où l'on se sent bien, où l'on peut accéder aux stands sans jouer des coudes et sans attendre des plombes, et où l'on peut prendre le temps de discuter avec les exposants.
 
En tant qu'amateur de rhum, l'avantage est aussi qu'il n'y a pas énormément de nouveautés, donc on ne joue pas la montre pour essayer de ne rien rater. Cela permet de flâner entre Cognac et Armagnac, en passant par le Whisky, le Gin, mais aussi tout un tas d'autres spiritueux, apéritifs et liqueurs qui sont susceptibles d'alimenter notre soif de culture ! 
La mixologie y est aussi à l'honneur, avec des bars à tous les étages qui assurent bonne humeur et hydratation.  
Les masterclasses proposées étaient également intéressantes (le nouvel el dorado du Bio, ou l'expérience "le nuage d'arômes"), mais j'ai préféré profiter des ateliers proposés à l'étage.

 
C'est ainsi que dès mon arrivée, je me suis laissé tenter par un escape game proposé par la Maison La Mauny. Les grands esprits se rencontrent, voilà que je retrouve l'ami Jérôme du blog Rhum Héritage, toujours au top de la sémillance 👌.

 
Nous avons tenté l'aventure en duo, accueillis par le très sympathique Jean-Philippe Lardy (que les coureurs de salons ont déjà croisé sur les stands La Mauny), en costume XIXème. Le décor planté, Rivière Pilote, Martinique, nous devions résoudre une série d'énigmes, décadenasser des coffrets et des tiroirs, pour enfin réussir à ouvrir un coffre au trésor. 


La tâche n'était pas aisée et il fallait faire vite. Nous nous sommes pris au jeu et (avec beaucoup d'aide) avons découvert le fameux trésor, puis on nous a remis un petit passeport bien fichu qui reprend en détails les grands principes de l'AOC Martinique. Je ne vous en dis pas plus, afin ne pas spoiler le jeu pour ceux qui y participeront au Rhum Fest Marseille. 

 
Sur notre lancée de découvertes ludiques, nous avons participé à un atelier de dégustations à l'aveugle, composé de rhum (Mana'o), Calvados, Cognac, Armagnac, Vodka, Gin, Marc de Champagne et Rye. Je ne m'en suis pas trop mal sorti, à l'exception du Rye et du Marc que j'ai intervertis. C'est le côté torréfié de ce Marc qui m'a mis sur la mauvaise voie, pas besoin de me justifier, mais si, quand même un peu..  
Cet exercice m'a également donné l'occasion de découvrir la Faronville, une vodka de pomme de terre plutôt intéressante (eh ben non, pas oxymore finalement !), avec du goût et un moelleux très agréable. 

 
Juste à côté, un atelier poissons fumés / rhum par Les Fumaisons de l'île de Groix et la maison Isautier de la Réunion. Je dois avouer qu'Isautier ne fais pas partie de mes préférences, mais que ces alliances étaient particulièrement réussies.  
Le rhum Barrik, un jeune rhum de mélasse passé quelques mois en fûts neufs, est d'abord adouci par le lieu jaune fumé, avant que les deux saveurs ne s'entretiennent l'une et l'autre, le fumé allongeant la longueur du rhum à l'infini. 
Même principe pour l'Isautier 7 ans qui se marie très bien avec le saumon fumé, le moelleux du poisson répondant aux épices douces et au tabac blond. 
Le dernier accord était osé : la cuvée Louis & Charles Isautier (agricole et mélasse de 15 ans) était confrontée, et c'est le mot, à la poutargue (œufs de mulet salés, séchés et fumés). Cette cuvée est vraiment plaisante, mais la poutargue est extrêmement puissante. L'accord aurait sans doute été plus équilibré avec un rhum plus puissant en alcool ou en arômes, un petit Caroni par exemple. 
Quoi qu'il en soit, je vous encourage vivement à essayer ces accords à l'apéritif, ça fonctionne très très bien.

 
Partons en quête de nouvelles sensations rhumières et arrêtons nous chez Mana'o qui présente le tant attendu Rangiroa 
Ce rhum blanc de pur jus de canne provient de 2 variétés qui ont poussé sur l'atoll du même nom (contre un assemblage de 12 variétés pour le Mana'o classique, fermentées et distillées séparément !). L'assemblage est vite vu, les 2 parcelles sont entièrement récoltées et mises en fermentation pendant 48h.  
Ces cannes Hawaï et Roseau, cultivées sur le terroir corallien de l'atoll, donnent un rhum à la fois frais et rustique, avec de la canne tendre et un côté terreux, un peu truffé, puis une sensation extrêmement moelleuse et briochée en bouche. 

 
La distillerie Bows de Montauban proposait déjà un rhum blanc de mélasse au caractère bien trempé, façon Clairin Casimir. Elle enfonce le clou avec son HEOC (High Ester OCcitan), avec une fermentation d'un mois à base de levures sauvages et de vinasse. On obtient forcément un rhum assez énorme, un grand arôme de la trempe des Lontan de Savanna, complexe, légèrement épicé et réglissé, avec une bouche extrêmement grasse malgré ses 57%. 

 
Guillaume Ferroni et ses alcools oubliés étaient forcément de la partie, avec également l'ancienne marque de rhum de négoce ressuscitée : Old Manada. Après avoir goûté un de ces rhums retrouvés par la propriétaire de la marque, Guillaume s'est employé à recréer le style de ce témoin d'une autre ère, celle des négociants Marseillais du milieu du XXème siècle. 
Le degré historique de 47% a été reproduit pour cet assemblage de rhums de Martinique (Le Simon) et de Guadeloupe (Longueteau). Les deux terroirs se fondent en un rhum qui détaille une canne fraîche mais ronde, avec un peu de bagasse poivrée. 
La version Gold retranscrit encore davantage le style de l'époque, de part ses méthodes d'élaboration. C'est un rhum qui provient uniquement de la distillerie du Simon (Martinique) cette fois, passé 6 mois en fûts de Cognac, avec une touche de sucre et de boisé. Le style est rond, sur un boisé assez frais portant des notes fleuries et fruitées. 
Toujours dans l'exploration, Guillaume nous présentait aussi son Gin Kréyol où l'alcool de base est remplacé par du rhum. Amer et très végétal, sa finale est très longue, sur le zeste d'agrumes. 

 
Pour le plaisir, un petit tour du côté de La Mauny et son VSOP équilibré, épicé, avec une jolie texture composée d'un boisé astringent pendant un instant, puis fondant tranquillement sous le palais. 
Nous nous sommes laissés convaicre par un twist du Daiquiri au La Mauny ananas, grand bien nous en a pris d'accepter ce rafraîchissement. Petite recette facile au passage : 5 volumes de La Mauny ananas, 2 volumes de citron, 1 volume de sucre, glaçons, shaker, et hop !
 
 
France Quintessence est dédié aux spiritueux français (j'avais oublié de le dire), mais aussi aux marques françaises de spiritueux, ce qui ne veut pas forcément dire la même chose.  
Hedonist Spirits, fier représentant de l'école "spirits valley" de la région de Cognac, présentait sa gamme Hee Joy déjà bien connue, ainsi que le nouveau spiced Gun's Bell. 
Le Hee Joy Origins est un assemblage de rhums de tradition anglaise (40% Jamaïque, 40% Trinidad et 20% Guyana) âgés de 3 ans et mariés 5 à 7 mois en ex fûts de Cognac. Le Hee Joy spiced est fait sur la même base, avec une infusion de réglisse fraîche.  
Le Gun's Bell est également un spiced rum composé de 80% de rhum de la Barbade, les 20% restants provenant de Trinidad, de la République Dominicaine et du Guyana. S'en suit une infusion de cacao, de coco et de cannelle, et un repos en fût de Cognac retoasté. 
Je ne fais pas partie du public des spiced donc je ne me prononcerai pas, je dirais simplement que je ne les ai pas trouvés trop sucrés. Quant au blend Origins, disons qu'il fait le job mais qu'il pourrait bénéficier d'un meilleur rapport qualité-prix.
 
 
Pour finir sur une note surprenante et plutôt drôle, un nouveau venu de la spirits valley a fait son apparition au milieu du salon, attirant un paquet de photographes et de curieux : Booba et son whisky D.U.C., un Jack Daniel's à la française dont les bénéfices seront reversés au duty free d'Orly.





dimanche 5 août 2018

Une belle rangée de Libé 2/2


Après une première session de versions réduites, voici les versions qui font en général le plus parler d'elles, je veux bien entendu parler des versions intégrales / brut de fût / cask strength.
Ces rhums n'ont donc connu aucune retouche et sont passés directement du fût à la bouteille. Enfin presque, car ils ont certainement connu un certain temps de repos après assemblage, car je vous rappelle que ces Libération sont des assemblages de rhums vieillis en fûts de Sauternes et en futs de Bourgogne blanc.

Il y a aussi dans cette série deux single casks (fûts uniques) qui sortent de fait du lot.

Rhum Rhum Libération 2012 – 59,8%
(2007 – 2012)

Le premier nez est assez sérieux et minéral. Sans aller jusqu’à dire qu’il est dur, on peut dire que ses notes de pierre à fusil nous accueillent avec une certaine autorité. Mais le portier impressionnant a déjà du mal à réprimer un sourire et son œil se met vite à pétiller. Derrière la porte, une fiesta exotique débridée dans un verger tropical où les fruits mûrs et gorgés de sucre rôtissent au soleil. Les fruits tombés au sol ont séché, certains sont même confits. On prépare le shrubb dans un coin, en tout cas les écorces d’oranges sont plus que prêtes. On boit aussi quelques ti’punchs, avec un bon rhum blanc bien rond et un citron vert un peu amer. À l’ombre du chai, les habitués profitent des effluves de vieux bois humide, de tabac et de miel. On est bien…
Le temps passe et la fête ne perd pas de sa fougue, bien au contraire. Les esprits et les corps s’échauffent, des arômes musqués émergent, saisissants, la fumée de tabac et le thé noir enrobent les fruits pour les porter avec intensité.

L’entrée en bouche est envahissante, elle se disperse, s’emparant de chaque papille pour la réchauffer vigoureusement. Le bois pèse de tout son poids dans les premiers instants, avec la pierre à fusil et le thé noir trop infusé. Ce boisé concentré a ensuite l’élégance et l’art d’amener un autre concentré, de fruits cette fois, gorgés de sucre et imprégnés des saveurs de leur noyau. Puis le rhum ne cessera de fondre par la suite : en chocolat, en tabac vanillé, avec un sursaut de sauce soja, en épices élégantes, en caramel au beurre…

La finale est distinguée, tout le monde reprend un semblant de sérieux et de dignité à la fin de la fête. Le pruneau est accompagné de son plus joli noyau, et les fruits exotiques vont de pair avec un bâton de réglisse bien juteux mais de bon ton.

Autant le dire tout de suite, je ne suis pas pour le tout « full proof », ni pour la course aux watts, je suis encore moins un anti-réduction, mais cette version intégrale est nettement au-dessus de la version réduite. Elle est plus efficace et dirige la manœuvre de bout en bout, il ne nous reste qu’à contempler et profiter du moment.

Rhum Rhum Libération 2015 – 58,4%
(2010 – 2015)

Surprenante légèreté dans les premiers instants, mais patientons un peu. C’est que l’on s’attend à
trouver un beau rideau de fumée, comme sur d’autres années, et comme sur la version réduite. Mais ce sont plutôt les fruits que l’on voit arriver en premier, d’abord comme un mirage, puis plus proches, plus proches, jusqu’en pleine tête ! C’est un sirop de fruits bien cr
émeux qui nous éclabousse lourdement, avec toutefois une légère oxydation qui nous maintient dans une certaine légèreté dans le registre des fruits « communs », pas tout à fait exotiques. Pas d’inquiétude, la lourdeur tropicale va bien finir par nous tomber sur les épaules, et pas qu’un peu, avec des mangues charnues, de la papaye, et même du jacquier.
Il faudra tourner un peu le rhum sur les parois du verre pour laisser une chance au bois, et ce serait dommage de ne pas le faire parce qu’il va s’intégrer parfaitement à tout cet exotisme. D’abord frais, blanc et un peu mentholé, il va se teinter, se cirer de ce rhum très fruité pour à son tour lui instiller des épices délicates et des essences de tabacs et de thés. Lorsque tout est en place, voici un rhum frais, fringant et particulièrement élégant.

En bouche, c’est plutôt le bois qui prend la parole en premier. Fumées, minérales, les premières gouttes laissent une trace de cendre sur la langue. Les tanins sont accrocheurs et le bois est bien toasté. Au cœur de ses veines, des coulées de réglisse, de sucre brûlé, de sirop de batterie, de mélasse en somme. À la gorgée suivante, le palais est prêt pour une très jolie eau-de-vie de canne façon Rhum Rhum, moelleuse, ronde, avec un souffle de canne fraîche et de menthol. Incroyable contraste avec le premier contact, comme si l’on avait épluché et retiré une coque dure et torréfiée pour délivrer une amande douce et veloutée. Toute la moiteur tropicale reprend ensuite ses droits : fruits exotiques mûrs, tabac bien gras, levure, un peu de café, et toujours une canne moelleuse aux airs d’artichaut à la vapeur ou même de châtaigne.

La finale est longue et réglissée, très sucrée et confite, pâtissière, avec des relents interminables de ti’punch. Une très belle conclusion toute Guadeloupéenne.

Le passage de la distillation de 2007 à celle de 2010 a pu surprendre, et je comprends aujourd’hui pourquoi. Tout comme la version réduite, cette version intégrale demande sans doute un peu plus d’attention. Même si les deux versions (réduite et intégrale) ont des approches tout à fait différentes, ce qui est déjà intéressant en soit, l’âme des Libé est là plus que jamais. Mais la singularité de la distillation 2010 est plus marquée que celle de 2007, elle creuse donc l’écart avec ses congénères Marie-Galantaises, et notamment Bielle.

Rhum Rhum Libération 2015 – 60,6%
Single Cask pour les 60 ans de La Maison Du Whisky
(2010 – 2015)

Un fût unique ex-Sauternes (Yquem)

(c)Rhum Attitude
Le nez s’ouvre avec une sensation immédiate de concentration, un bel agricole avec une robe tissée de vieux bois. Tout le caractère des Libération est déjà en place, avec un chêne tannique et sombre, du tabac brun, du cacao et du thé noir bien amers. Le bois sec semble porter des traces de mousse et de fleurs séchées, de bruyère, un univers végétal qui a été enfermé pendant des années. Mais à l’intérieur de cette croûte de maturation, un rhum intact qui a conservé tout son exotisme. Le petit voile de solvant en est témoin, il est plus vif que jamais, concentré, rouge sang.
Après l’avoir tourné délicatement, il laisse sur le verre un peu de son grain aux accents de pierre à fusil et se détend, tout en souplesse. Il semble alors huileux et suave, les fruits sont subtilement pâtissiers, à l’image de l’orange confite et des abricots secs. D’autres sucs de fruits semblent y avoir coulé en lentes gouttes, comme du miel. On pense aux raisins oubliés jusqu’aux premières neiges ou aux mirabelles toutes collantes de sucre. Le temps laisse le tabac s’installer de nouveau, il est beaucoup plus avenant, caramélisé et vanillé.

En bouche, l’étreinte est intense et la concentration poignante. Voilà tout ce que l’on attend d’un rhum brut de fût : une possession totale du moindre recoin de la bouche, suivie d’une chaleur intense mais pas brûlante, « un bon remontant » pourrait-on dire. Les sens en éveil, on voit tout de suite mieux et c’est en pleine conscience que l’on apprécie le moelleux qui va suivre, avec du tabac gras, de la châtaigne à la vapeur, de la brioche bien levée et ensoleillée. On pense ensuite à toutes les caramélisations possibles : le bord de l’ananas flambé, le fond du moule de la tarte Tatin, la croûte du cannelé…

La finale est très longue et très agricole, avec un rhum blanc légèrement citronné et relevé de poivre blanc, puis des noyaux de cerise et de pruneau bien gourmands.

On retiendra avant tout la concentration et le côté huileux de ce rhum, même si les premiers instants étaient bien sombres et corrosifs. Voici une nouvelle fois un exemple de rhum à « épauler » quelques mois avant d’en apprécier le caractère solaire et terriblement gourmand.

Rhum Rhum Libération 2017 – 58,4%
(2010 – 2017)

Le premier nez emporte, avec l’alcool et le solvant, des arômes de grosse fermentation bien fruitée et
légèrement acide, avec une pointe animale ou salée. Ca vous rappelle quelque chose ? Un Long Pond ou un Worthy Park légers pourraient faire l’affaire en effet. Je vais avoir du mal à dévier de cette fausse piste car la poudre d’amande prend le relais, avant de finir par rejoindre un beau boisé moelleux. Mais que s’est-il passé, là ?
Le boisé tendre a quelque chose de fleuri, quoique bien capiteux. On pourrait aussi penser à une grenadine bien concentrée, avec du cassis et de la fraise. La canne n’est pas loin, son jus est tout juste chauffé. Il est clair et plutôt poivré dans un premier temps, puis se fait de plus en plus épicé, avant de rejoindre les fruits dans une sorte de vin chaud de Noël préparé avec goût.
Avec un peu d’air, on re-convoque finalement le vieux boisé qui resserre les bulbes olfactifs et qui vient aussi rappeler l’ambiance de la distillerie avec quelques effluves métalliques, voire mécaniques, avec un peu d’huile chaude et de solvant. Très vite, le noir devient violacé, puis grenat, et le concentré de fruits reprend ses droits en enfonçant le clou : mangue crémeuse, ananas acidulé, anone, banane… C’est bon je me rends.

L’attaque en bouche est vive et un brin alcooleuse, ce qui coupe l'élan des fruits avant qu’ils ne s’étalent, et nous empêche de vibrer comme on l’aurait aimé. Cette vivacité est assortie d’une petite acidité rafraichissante qui introduit élégamment un boisé équilibré, un tout petit peu cendré mais surtout doucement épicé, légèrement toasté, avec des fruits à coque modérément gras. Le plus réussi dans cette bouche est sans doute le passage de relais qui s’opère maintenant avec une eau-de-vie de canne d’un moelleux délicieux, sur l’artichaut et la châtaigne à la vapeur, tellement doux et confortable.

La finale est moyennement longue, avec du tabac vanillé, un peu de réglisse, de thé Earl Grey et de pâte à pain.

Un peu déçu par cette version, d’autant plus que j’avais beaucoup aimé la version réduite. Un peu déçu seulement car cela reste un très bon rhum. En tout cas les fortes notes de pierre à fusil des premières minutes d’ouverture de la bouteille ont bien disparu après quelques mois « d’épaulage » et le nez présente une trame originale et particulièrement réjouissante. Mais je suis malheureusement passé à côté en bouche ; à part en milieu-fin, au moment où l’eau-de-vie de canne s’exprime.

Rhum Rhum 2007 – 57%
Vittorio Capovilla for Velier 70th anniversary
(2007 – 2017)

Une re-distillation des têtes de la campagne de 2007. 12 litres de têtes ont été mis de côté à chaque cuvée, ce qui est une quantité assez importante. Une bonne partie de ces têtes pourrait faire en réalité partie du cœur. De plus, la durée de distillation prolongée (6-7 heures) en assure l'excellente qualite.
Ce fût unique a été réduit à 57%.

Le nez nous indique le chemin de l’apéritif avec une amertume et une petite oxydation toutes italiennes. Mais la grosse machine qui rugit derrière le petit vermouth est bel et bien tropicale et elle ne saurait cacher son joli vernis et son bois torréfié. Le rhum agricole (canne, zeste de citron vert, poivre) est bien entier, il est un tronc à l’écorce épicée sur lequel s’enroulent des lianes d’herbes aromatiques séchées, de la vigne, des fruits exotiques. L’atmosphère reste tout de même sombre et poussiéreuse pendant un moment, il va falloir un peu de temps pour que cela se dissipe, mais ce que l’on a pour patienter n’est vraiment pas désagréable !
Avec un peu d’air, c’est toujours l’eau-de-vie de canne qui domine, ronde et concentrée, sophistiquée mais gourmande. L’identité Libé (tabac, thé, levure) reste plutôt légère, au sens où elle est présente mais bien intégrée, à l’équilibre avec la canne. Un côté poudré, cendré, flotte encore dans l’air et rappelle notre vieux fût qui a vu passer les saisons à l’ombre de son chai. Il y a encore pas mal de poussière, mais les fruits séchés sont là, avec du noyau, de la peau d’orange, de la vanille, un peu de sauce soja. Le charme opère toujours malgré la touffeur tropicale et fruitée qui se fait un peu désirer.

L’attaque en bouche est vive et assez acide. Plutôt astringente, elle resserre les papilles mais les pénètre avec son amertume boisée. La langue ne fait qu’une avec le fût, elle se recouvre de noix de toutes sortes, de thé noir très infusé, de café, de cacao. Le côté apéritif italien refait surface, avec cette oxydation et cette amertume gourmandes qui virent ensuite presque au Pedro Ximenez lorsque les pruneaux entrent en scène. C’est là que le rhum devient plus ample, les fruits extra-mûrs ou séchés entrent dans la brèche et s’enrobent de tabac, de miel de châtaigner, de sauce soja blanche. Le rhum agricole blanc arrive sur ce tapis rouge, intact et altier, pur et juste un peu doré, comme une goutte de soleil.

La finale est relativement légère, sur le bois toasté et le sirop de batterie, avec une petite sensation minérale et tannique.

Un Rhum Rhum à part, ce qui s’explique par le fait que ce n’est pas un Libération puisque le distillat n’est pas le même et qu’il n’y a pas eu d’assemblage. C’est un rhum complexe et plutôt sombre, une plongée de 10 ans dans la nuit qui règne sous les douelles du fût. Son cœur est assez léger, la gourmandise de la grosse fermentation est moins palpable, mais son âme agricole est intacte et mise en valeur de façon originale et finalement inédite.


Au final, on constate que la réduction aurait tendance à uniformiser davantage les rhums. Ces versions intégrales sont encore plus différentes les unes des autres.
Pour ce qui est du choix de la version, le 2012 intégral est bien au dessus du réduit, les 2 versions du 2015 sont toutes deux très interessantes, et le 2017 réduit est plus réussi que le brut de fût selon moi. On peut donc dire qu'il n'y a pas de règle dans le choix de la version réduite on non, il faut vraiment se faire sa propre idée.
Les deux single casks sont quant-à eux assez singuliers et méritent un peu de repos une fois les premiers 10cl prélevés. 
Le 2015 LMDW se révèle ainsi d'une concentration admirable, alors que le 2007 joue plutôt sur la légèreté et laisse toute la place aux notes du fût.