dimanche 5 août 2018

Une belle rangée de Libé 2/2


Après une première session de versions réduites, voici les versions qui font en général le plus parler d'elles, je veux bien entendu parler des versions intégrales / brut de fût / cask strength.
Ces rhums n'ont donc connu aucune retouche et sont passés directement du fût à la bouteille. Enfin presque, car ils ont certainement connu un certain temps de repos après assemblage, car je vous rappelle que ces Libération sont des assemblages de rhums vieillis en fûts de Sauternes et en futs de Bourgogne blanc.

Il y a aussi dans cette série deux single casks (fûts uniques) qui sortent de fait du lot.

Rhum Rhum Libération 2012 – 59,8%
(2007 – 2012)

Le premier nez est assez sérieux et minéral. Sans aller jusqu’à dire qu’il est dur, on peut dire que ses notes de pierre à fusil nous accueillent avec une certaine autorité. Mais le portier impressionnant a déjà du mal à réprimer un sourire et son œil se met vite à pétiller. Derrière la porte, une fiesta exotique débridée dans un verger tropical où les fruits mûrs et gorgés de sucre rôtissent au soleil. Les fruits tombés au sol ont séché, certains sont même confits. On prépare le shrubb dans un coin, en tout cas les écorces d’oranges sont plus que prêtes. On boit aussi quelques ti’punchs, avec un bon rhum blanc bien rond et un citron vert un peu amer. À l’ombre du chai, les habitués profitent des effluves de vieux bois humide, de tabac et de miel. On est bien…
Le temps passe et la fête ne perd pas de sa fougue, bien au contraire. Les esprits et les corps s’échauffent, des arômes musqués émergent, saisissants, la fumée de tabac et le thé noir enrobent les fruits pour les porter avec intensité.

L’entrée en bouche est envahissante, elle se disperse, s’emparant de chaque papille pour la réchauffer vigoureusement. Le bois pèse de tout son poids dans les premiers instants, avec la pierre à fusil et le thé noir trop infusé. Ce boisé concentré a ensuite l’élégance et l’art d’amener un autre concentré, de fruits cette fois, gorgés de sucre et imprégnés des saveurs de leur noyau. Puis le rhum ne cessera de fondre par la suite : en chocolat, en tabac vanillé, avec un sursaut de sauce soja, en épices élégantes, en caramel au beurre…

La finale est distinguée, tout le monde reprend un semblant de sérieux et de dignité à la fin de la fête. Le pruneau est accompagné de son plus joli noyau, et les fruits exotiques vont de pair avec un bâton de réglisse bien juteux mais de bon ton.

Autant le dire tout de suite, je ne suis pas pour le tout « full proof », ni pour la course aux watts, je suis encore moins un anti-réduction, mais cette version intégrale est nettement au-dessus de la version réduite. Elle est plus efficace et dirige la manœuvre de bout en bout, il ne nous reste qu’à contempler et profiter du moment.

Rhum Rhum Libération 2015 – 58,4%
(2010 – 2015)

Surprenante légèreté dans les premiers instants, mais patientons un peu. C’est que l’on s’attend à
trouver un beau rideau de fumée, comme sur d’autres années, et comme sur la version réduite. Mais ce sont plutôt les fruits que l’on voit arriver en premier, d’abord comme un mirage, puis plus proches, plus proches, jusqu’en pleine tête ! C’est un sirop de fruits bien cr
émeux qui nous éclabousse lourdement, avec toutefois une légère oxydation qui nous maintient dans une certaine légèreté dans le registre des fruits « communs », pas tout à fait exotiques. Pas d’inquiétude, la lourdeur tropicale va bien finir par nous tomber sur les épaules, et pas qu’un peu, avec des mangues charnues, de la papaye, et même du jacquier.
Il faudra tourner un peu le rhum sur les parois du verre pour laisser une chance au bois, et ce serait dommage de ne pas le faire parce qu’il va s’intégrer parfaitement à tout cet exotisme. D’abord frais, blanc et un peu mentholé, il va se teinter, se cirer de ce rhum très fruité pour à son tour lui instiller des épices délicates et des essences de tabacs et de thés. Lorsque tout est en place, voici un rhum frais, fringant et particulièrement élégant.

En bouche, c’est plutôt le bois qui prend la parole en premier. Fumées, minérales, les premières gouttes laissent une trace de cendre sur la langue. Les tanins sont accrocheurs et le bois est bien toasté. Au cœur de ses veines, des coulées de réglisse, de sucre brûlé, de sirop de batterie, de mélasse en somme. À la gorgée suivante, le palais est prêt pour une très jolie eau-de-vie de canne façon Rhum Rhum, moelleuse, ronde, avec un souffle de canne fraîche et de menthol. Incroyable contraste avec le premier contact, comme si l’on avait épluché et retiré une coque dure et torréfiée pour délivrer une amande douce et veloutée. Toute la moiteur tropicale reprend ensuite ses droits : fruits exotiques mûrs, tabac bien gras, levure, un peu de café, et toujours une canne moelleuse aux airs d’artichaut à la vapeur ou même de châtaigne.

La finale est longue et réglissée, très sucrée et confite, pâtissière, avec des relents interminables de ti’punch. Une très belle conclusion toute Guadeloupéenne.

Le passage de la distillation de 2007 à celle de 2010 a pu surprendre, et je comprends aujourd’hui pourquoi. Tout comme la version réduite, cette version intégrale demande sans doute un peu plus d’attention. Même si les deux versions (réduite et intégrale) ont des approches tout à fait différentes, ce qui est déjà intéressant en soit, l’âme des Libé est là plus que jamais. Mais la singularité de la distillation 2010 est plus marquée que celle de 2007, elle creuse donc l’écart avec ses congénères Marie-Galantaises, et notamment Bielle.

Rhum Rhum Libération 2015 – 60,6%
Single Cask pour les 60 ans de La Maison Du Whisky
(2010 – 2015)

Un fût unique ex-Sauternes (Yquem)

(c)Rhum Attitude
Le nez s’ouvre avec une sensation immédiate de concentration, un bel agricole avec une robe tissée de vieux bois. Tout le caractère des Libération est déjà en place, avec un chêne tannique et sombre, du tabac brun, du cacao et du thé noir bien amers. Le bois sec semble porter des traces de mousse et de fleurs séchées, de bruyère, un univers végétal qui a été enfermé pendant des années. Mais à l’intérieur de cette croûte de maturation, un rhum intact qui a conservé tout son exotisme. Le petit voile de solvant en est témoin, il est plus vif que jamais, concentré, rouge sang.
Après l’avoir tourné délicatement, il laisse sur le verre un peu de son grain aux accents de pierre à fusil et se détend, tout en souplesse. Il semble alors huileux et suave, les fruits sont subtilement pâtissiers, à l’image de l’orange confite et des abricots secs. D’autres sucs de fruits semblent y avoir coulé en lentes gouttes, comme du miel. On pense aux raisins oubliés jusqu’aux premières neiges ou aux mirabelles toutes collantes de sucre. Le temps laisse le tabac s’installer de nouveau, il est beaucoup plus avenant, caramélisé et vanillé.

En bouche, l’étreinte est intense et la concentration poignante. Voilà tout ce que l’on attend d’un rhum brut de fût : une possession totale du moindre recoin de la bouche, suivie d’une chaleur intense mais pas brûlante, « un bon remontant » pourrait-on dire. Les sens en éveil, on voit tout de suite mieux et c’est en pleine conscience que l’on apprécie le moelleux qui va suivre, avec du tabac gras, de la châtaigne à la vapeur, de la brioche bien levée et ensoleillée. On pense ensuite à toutes les caramélisations possibles : le bord de l’ananas flambé, le fond du moule de la tarte Tatin, la croûte du cannelé…

La finale est très longue et très agricole, avec un rhum blanc légèrement citronné et relevé de poivre blanc, puis des noyaux de cerise et de pruneau bien gourmands.

On retiendra avant tout la concentration et le côté huileux de ce rhum, même si les premiers instants étaient bien sombres et corrosifs. Voici une nouvelle fois un exemple de rhum à « épauler » quelques mois avant d’en apprécier le caractère solaire et terriblement gourmand.

Rhum Rhum Libération 2017 – 58,4%
(2010 – 2017)

Le premier nez emporte, avec l’alcool et le solvant, des arômes de grosse fermentation bien fruitée et
légèrement acide, avec une pointe animale ou salée. Ca vous rappelle quelque chose ? Un Long Pond ou un Worthy Park légers pourraient faire l’affaire en effet. Je vais avoir du mal à dévier de cette fausse piste car la poudre d’amande prend le relais, avant de finir par rejoindre un beau boisé moelleux. Mais que s’est-il passé, là ?
Le boisé tendre a quelque chose de fleuri, quoique bien capiteux. On pourrait aussi penser à une grenadine bien concentrée, avec du cassis et de la fraise. La canne n’est pas loin, son jus est tout juste chauffé. Il est clair et plutôt poivré dans un premier temps, puis se fait de plus en plus épicé, avant de rejoindre les fruits dans une sorte de vin chaud de Noël préparé avec goût.
Avec un peu d’air, on re-convoque finalement le vieux boisé qui resserre les bulbes olfactifs et qui vient aussi rappeler l’ambiance de la distillerie avec quelques effluves métalliques, voire mécaniques, avec un peu d’huile chaude et de solvant. Très vite, le noir devient violacé, puis grenat, et le concentré de fruits reprend ses droits en enfonçant le clou : mangue crémeuse, ananas acidulé, anone, banane… C’est bon je me rends.

L’attaque en bouche est vive et un brin alcooleuse, ce qui coupe l'élan des fruits avant qu’ils ne s’étalent, et nous empêche de vibrer comme on l’aurait aimé. Cette vivacité est assortie d’une petite acidité rafraichissante qui introduit élégamment un boisé équilibré, un tout petit peu cendré mais surtout doucement épicé, légèrement toasté, avec des fruits à coque modérément gras. Le plus réussi dans cette bouche est sans doute le passage de relais qui s’opère maintenant avec une eau-de-vie de canne d’un moelleux délicieux, sur l’artichaut et la châtaigne à la vapeur, tellement doux et confortable.

La finale est moyennement longue, avec du tabac vanillé, un peu de réglisse, de thé Earl Grey et de pâte à pain.

Un peu déçu par cette version, d’autant plus que j’avais beaucoup aimé la version réduite. Un peu déçu seulement car cela reste un très bon rhum. En tout cas les fortes notes de pierre à fusil des premières minutes d’ouverture de la bouteille ont bien disparu après quelques mois « d’épaulage » et le nez présente une trame originale et particulièrement réjouissante. Mais je suis malheureusement passé à côté en bouche ; à part en milieu-fin, au moment où l’eau-de-vie de canne s’exprime.

Rhum Rhum 2007 – 57%
Vittorio Capovilla for Velier 70th anniversary
(2007 – 2017)

Une re-distillation des têtes de la campagne de 2007. 12 litres de têtes ont été mis de côté à chaque cuvée, ce qui est une quantité assez importante. Une bonne partie de ces têtes pourrait faire en réalité partie du cœur. De plus, la durée de distillation prolongée (6-7 heures) en assure l'excellente qualite.
Ce fût unique a été réduit à 57%.

Le nez nous indique le chemin de l’apéritif avec une amertume et une petite oxydation toutes italiennes. Mais la grosse machine qui rugit derrière le petit vermouth est bel et bien tropicale et elle ne saurait cacher son joli vernis et son bois torréfié. Le rhum agricole (canne, zeste de citron vert, poivre) est bien entier, il est un tronc à l’écorce épicée sur lequel s’enroulent des lianes d’herbes aromatiques séchées, de la vigne, des fruits exotiques. L’atmosphère reste tout de même sombre et poussiéreuse pendant un moment, il va falloir un peu de temps pour que cela se dissipe, mais ce que l’on a pour patienter n’est vraiment pas désagréable !
Avec un peu d’air, c’est toujours l’eau-de-vie de canne qui domine, ronde et concentrée, sophistiquée mais gourmande. L’identité Libé (tabac, thé, levure) reste plutôt légère, au sens où elle est présente mais bien intégrée, à l’équilibre avec la canne. Un côté poudré, cendré, flotte encore dans l’air et rappelle notre vieux fût qui a vu passer les saisons à l’ombre de son chai. Il y a encore pas mal de poussière, mais les fruits séchés sont là, avec du noyau, de la peau d’orange, de la vanille, un peu de sauce soja. Le charme opère toujours malgré la touffeur tropicale et fruitée qui se fait un peu désirer.

L’attaque en bouche est vive et assez acide. Plutôt astringente, elle resserre les papilles mais les pénètre avec son amertume boisée. La langue ne fait qu’une avec le fût, elle se recouvre de noix de toutes sortes, de thé noir très infusé, de café, de cacao. Le côté apéritif italien refait surface, avec cette oxydation et cette amertume gourmandes qui virent ensuite presque au Pedro Ximenez lorsque les pruneaux entrent en scène. C’est là que le rhum devient plus ample, les fruits extra-mûrs ou séchés entrent dans la brèche et s’enrobent de tabac, de miel de châtaigner, de sauce soja blanche. Le rhum agricole blanc arrive sur ce tapis rouge, intact et altier, pur et juste un peu doré, comme une goutte de soleil.

La finale est relativement légère, sur le bois toasté et le sirop de batterie, avec une petite sensation minérale et tannique.

Un Rhum Rhum à part, ce qui s’explique par le fait que ce n’est pas un Libération puisque le distillat n’est pas le même et qu’il n’y a pas eu d’assemblage. C’est un rhum complexe et plutôt sombre, une plongée de 10 ans dans la nuit qui règne sous les douelles du fût. Son cœur est assez léger, la gourmandise de la grosse fermentation est moins palpable, mais son âme agricole est intacte et mise en valeur de façon originale et finalement inédite.


Au final, on constate que la réduction aurait tendance à uniformiser davantage les rhums. Ces versions intégrales sont encore plus différentes les unes des autres.
Pour ce qui est du choix de la version, le 2012 intégral est bien au dessus du réduit, les 2 versions du 2015 sont toutes deux très interessantes, et le 2017 réduit est plus réussi que le brut de fût selon moi. On peut donc dire qu'il n'y a pas de règle dans le choix de la version réduite on non, il faut vraiment se faire sa propre idée.
Les deux single casks sont quant-à eux assez singuliers et méritent un peu de repos une fois les premiers 10cl prélevés. 
Le 2015 LMDW se révèle ainsi d'une concentration admirable, alors que le 2007 joue plutôt sur la légèreté et laisse toute la place aux notes du fût.

mardi 17 juillet 2018

Une belle rangée de Libé 1/2


Parfois il arrive d’être pris d’une pulsion de gourmandise irraisonnée. Vous savez, quand vous sortez cette bouteille qui vous est chère en vous disant « il faudra bien la finir un jour ». Eh bien là c’était plus grave que d’habitude car cette envie s’est transformée en orgie agricole, en frénésie Marie-Galantaise, pire, en totale libération Capovillienne !

Ces rhums tiennent une place à part dans mon cœur, je ne sais pour quelle raison. Peut-être à cause de leur profil si unique, de la pureté de leur fabrication, de leurs superbes étiquettes, de leur principe même…
Pourtant ce n’était pas gagné d’avance. Je les ai découverts pour la première fois au sous-sol du pop-up store Velier / LMDW avec mon ami Juju, et nous nous étions accordés sur le fait que la version 2012 réduite qui nous avait été présentée avait un côté renfermé, façon « placard à mémé ». Alors habitués à des agricoles Martiniquais un peu plus cleans et distingués, cette bête moite et diablement tropicale nous avait un peu décontenancés.

L’amour au deuxième regard est venu avec le 2010 quelque temps plus tard. La touffeur tropicale a cette fois su m’envelopper et me faire voyager au vrai pays du rhum, celui où l’air est palpable et la nature est vivante, personnifiée. C’est après m’être empressé de revenir au 2012 que j’ai compris que j’étais enfin conquis.

Me voilà donc aujourd’hui à tenter un line-up complet des Libération (sans les versions US, faut pas pousser), tâche quelque peu intimidante compte tenu du culte que je leur voue.

L’histoire de Rhum Rhum et des Libération, c’est une rencontre entre Luca Gargano (le patron de Velier) et de Gianni Capovilla (Le maître distillateur Italien). En 2004, le premier entraîne le second à Marie-Galante et lui suggère de distiller le pur jus de canne à sucre de la même façon qu’il le fait avec ses eaux-de-vie de fruits. Maître Capovilla installe son couple d’alambics Muller dans les locaux de la distillerie Bielle et le Rhum Rhum PMG blanc voit le jour en 2008.


Pour obtenir cette eau-de-vie de canne à sucre, on utilise le pur jus de canne non dilué (on imbibe d’habitude la canne d’eau au moment du broyage afin de maximiser l’extraction du jus, ce qui conduit à une certaine dilution), que l’on met à fermenter pendant 7 à 9 jours sous température contrôlée. La distillation se fait en deux passes, dans de petits alambics chauffés au bain-marie et surmontés de petites colonnes de rectification. Cette distillation discontinue, par cuvées, en fait un « Pure Single Agricole Rhum ».

(c) Florent Beuchet
Le rhum est ensuite mis à vieillir dans d’ex-fûts de Sauternes (Château d’Yquem) et de Bourgogne (Domaine Leflaive – Puligny-Montrachet). L’année qui figure sur les étiquettes est la date de « libération », c’est-à-dire celle à laquelle le rhum a été sorti du fût. Ce parti pris est original car il va être intéressant de suivre le même rhum au fur et à mesure de ses libérations successives.

On peut juste regretter que la date de distillation ou de mise en fût ne soit pas indiquée, car si au départ on pensait pouvoir suivre une même année de récolte tout au long du projet,  il se trouve qu’il y en a eu 2 à ce jour, ce qui brouille quelque peu les pistes.
Les Libération 2010 et 2012 sont donc issus de la récolte 2007, alors que les Libération 2015 et 2017 ont été distillés en 2010.

Le 2010 est sorti uniquement en version réduite, alors que les suivants ont chacun connu une version intégrale (brut de fût) et une version réduite. Commençons par les versions réduites à 45% !


Rhum Rhum Libération 2010 – 45%
(2007 – 2010)

Le premier nez est bien plus « agricole » que dans mon souvenir. Je m’explique : je me rappelais surtout d’un boisé ultra exotique, d’une grande moiteur tropicale, mais à cet instant c’est plutôt la canne et les agrumes confits qui me viennent. Et c’est une bonne surprise car pour tout vous avouer, j’avais peur de sortir un peu écœuré de cette rangée de Libé, donc cette entrée en matière me rassure d’emblée.
Le jus de canne est ensoleillé et gorgé de fruits séchés comme l’abricot ; le bois est un peu humide mais surtout un peu granuleux, comme une pâte, avec un peu de réglisse et de toffee.
En tournant un peu le rhum dans son verre, on retrouve franchement l’eau-de-vie de canne distillée en alambic, à la fois fraîche et douce, corpulente et moelleuse. Les fruits exotiques très mûrs se sont roulés dans les épices, ils s’oxydent avec le temps et donnent lieu à une jolie petite noix un peu vineuse. Le repos laisse alors s’installer ce boisé irrésistible qui flirte avec le caramel, le thé noir, le tabac et la levure.

L’entrée en bouche est très douce, avec une attaque légèrement acide et citronnée, puis une canne au naturel, relativement sèche et végétale. Une belle bulle de bois et de d’épices gonfle ensuite sous le palais. Elle se fissure, puis craque et déverse un tabac bien gras nourri à la réglisse et aux fruits à coque. Le thé noir est toujours main dans la main avec le tabac, il joue les entremetteurs entre le végétal de la canne et le boisé. Tout cela est très soyeux et glisse aisément en bouche, peut-être même un peu trop.

La finale est tout aussi soyeuse, elle est marquée par un style très Guadeloupéen fait de réglisse, de fruits secs et confits, avec des tanins fondus qui ne nous quittent plus.

Même si la première fois restera inoubliable et que ce rhum a pour moi une valeur sentimentale inestimable, force est de constater qu’il ne fait pas partie des plus complexes, intenses ou concentrés de la série. Mais n'oublions pas qu'il n'a que 2 ans et demi de vieillissement, ce qui le rend proprement hallucinant pour son âge !


Rhum Rhum Libération 2012 – 45%
(2007 – 2012)

Une belle concentration ressort dès les premiers instants, avec un léger solvant, une fine couche de
vernis sur du bois toasté. Ce bois devient ensuite plus frais, plus tannique, on imagine le rhum s’immisçant dans ses veines et s’imprégnant ainsi d’un peu de résine. Toujours sur le thème du bois, on perçoit une légère chauffe qui tire sur le marron grillé et parfois sur le cuir.
Avec un peu d’air, l’équilibre est sublime, le boisé verni donne sa force à des sucs de fruits hyper concentrés. Les mirabelles suintent littéralement de sucre, les mangues sont prêtes à exploser, le tout sur un arbre dont l’écorce diffuse de la cannelle sous l’effet du soleil. Un vent réglissé et mentholé souffle sur cette scène et prolonge ainsi son intensité.
Le repos nous amène un boisé moelleux, avec du tabac frais, du thé noir et du poivre.

La concentration entrevue au nez est bel et bien au rendez-vous en bouche. Le bois se concentre sur lui-même, tendu, sur le poivre et la réglisse bien noire, puis explose en fruits secs (abricot et raisins), en fruits exotiques très mûrs, jusqu’à une compote de pommes rustiques aux épices (cannelle, badiane…). La langue se recouvre ensuite d’un miel tanné de tabac et de cuir, elle s’épaissit jusqu’à ne faire qu’un avec le boisé.

Le boisé exotique et humide a tout le loisir de s’exprimer sur la finale. Il peut prendre l’apparence du chocolat au lait, du caramel au beurre, de la mélasse, ou même de la sauce soja.

Je comprends mieux pourquoi ce 2012 a été la confirmation de cet amour que je porte aux Libération. Il est plus satisfaisant que le 2010 car plus concentré, plus intense et plus complexe.


Rhum Rhum Libération 2015 – 45%
(2010 – 2015)

Le bois enfonce la porte d’entrée de jeu, sombre et soutenu, personne ne bouge. D’abord fumé et cendré, le chêne s’assouplit et commence à détailler ses nuances de fruits à coques (grillés bien entendu), de pierre à fusil et de poivre bien noir, pointu. Les tanins semblent plutôt provenir de fruits noirs ou rouges, comme dans un moût de vin. Encore un peu d’air, et l’identité « Libé » commence à s’établir, le bois s’arrondit encore et on arrive enfin au tabac blond et au thé noir, avec une toute petite pincée de levure.
Le fait de passer le rhum sur les bords du verre est comparable à celui d’ouvrir une fenêtre et de laisser le courant d’air dépoussiérer la pièce. Le soleil entre et le contraste est réjouissant. On prend une bonne bouffée de fruits rayonnants, d’épices lointaines, de tabac bien gras. La réglisse s’acoquine avec l’anis et même le menthol. L’eau-de-vie de canne bien concentrée entre en dernier, elle exprime sa belle fermentation qui a su garder la fraîcheur du végétal tout en l’explosant et en lui donnant de la profondeur.

En bouche, le rhum est comme sa robe : chaud et doré, miellé et ambré. Les premiers instants sont intenses et captivants, d’un équilibre incroyable, simplement délicieux. Le bois et le tabac sont d’une exquise justesse, ils servent une série de gourmandises comme la confiture de citron au gingembre, la tarte aux abricots, le sirop de batterie ; avec une fraîcheur toujours mentholée, mais avec un côté plus parfumé, presque lavande. Cette fois le thé a une touche Earl Grey, et pour une fois le rhum semble faire un peu plus que ses 45%, le petit surplus de bois entrevu au premier nez y est sûrement pour quelque chose.

La finale est longue, gourmande et pâtissière, avec de l’amande, des fruits secs, du tabac blond et de la levure.

Superbe rhum, plus dynamique que ses prédécesseurs, il demande une dégustation un peu plus « active ». Pour traduire plus simplement : il passe moins tout seul mais c’est ce qui fait son charme et son intérêt !


Rhum Rhum Libération 2017 – 45%
(2010 – 2017)

Les premiers instants sont embrumés et très minéraux, comme un coup de canon dont on attend que
la fumée se dissipe. On s’attend à retrouver un fût de chêne bien sec, mais on arrive sur quelque chose de plus complexe, comme un chai plein de barriques de vin, avec des senteurs légèrement aigres, mais surtout un aperçu de tous les arômes qui bouillonnent à l’intérieur des tonneaux. Les tanins sont concentrés, ceux du bois comme ceux du raisin et des baies noires. Lorsque l’on arrive au thé noir très infusé et amer, les choses s’accélèrent et sans que l’on ne s’en aperçoive, l’éclaircie arrive et voici un beau Libé bien complet, avec son tabac blond, sa levure et des tonnes de fruits sucrés.
L’aération laisse s’envoler des notes végétales insoupçonnées, avec des notes de bruyère, de résine, herbacées et confites. Elles laissent naturellement place aux épices, fines et chatouilleuses au départ, puis plus gourmandes par la suite. Les fruits sont confits mais élégants, plutôt du genre fruits séchés encore bien gonflés. Ils finissent par s’étaler en marmelade aux zestes d’agrumes.

La bouche est ronde et enveloppante, et même plutôt grasse. La marmelade reste à l’esprit, tout comme le miel épicé. Cette bouche est gonflée, énorme, ensoleillée, végétale, résineuse et fruitée. La canne se lit entre les lignes, elle traverse la piste de danse avec grâce. La musique ne s’arrête pas mais tout le monde s’interrompt pour la regarder passer. Elle laisse dans son sillage des notes de zeste de citron vert et de poivre blanc. La levure introduit un gros côté pâtissier et régressif, ce qui nous emmène dans les crèmes pâtissières et autres sabayons à l’eau-de-vie de fruit.

Le bois est surtout présent en finale, il est encore là lorsque tout le monde est fatigué d’avoir dansé tout l’été. Il est épicé, un poil oxydé, et il reçoit le soutien d’un noyau de pruneau assez classe. Cette finale est longue, elle est de plus en plus douillette, avec du caramel doux et du tabac vanillé.

Ce 2017 fait un peu la synthèse entre les anciens jus et les nouveaux, ce qui en fait le Libération le plus abouti selon moi. Il a la folie fruitée du 2012 avec la richesse du boisé du 2015. Irrésistible !

-----------------------------------------------------

Quel plaisir de comparer ces rhums tous aussi incroyables les uns que les autres ! Ces quatre là sont tout de même assez différents, l’expérience Libération est donc réussie.
Cette dégustation objective m’a cependant fait revoir mes préférences, car si les deux premières années ont imposé un style, les deux dernières ont su l’amener plus loin.
En effet, le jeune 2010 et le 2012, plus complet, sont gonflés d’un exotisme débordant et font l’effet du premier rayon de soleil du printemps sur le visage. Cependant, les 2015 et 2017 sont appuyés par un boisé qui complexifie, multiplie et sublime les mêmes qualités, pour peu qu'on leur laisse un peu de temps. Alors oui, il faut laisser un peu d'air au 2017 et l’épousseter un peu, mais l’équilibre que l’on découvre ensuite vaut largement la patience requise.

A très vite pour une (grosse) session brut de fût !

mardi 5 juin 2018

Madère : William Hinton Rum

Toutes les photos sont (c)Engenho Novo Da Madeira
Alors oui je sais, il s'agit déjà du troisième article sur les rhums de Madère, après une brève présentation historique et géographique, puis une dégustation de rhums divers et variés. Mais comme prévu, l'Engenho Novo, distillerie du sud de l'île, était présent au Rhum Fest Paris avec une toute nouvelle gamme au complet. Et comme prévu (c'était une des rares choses que j'avais prévues dans ce Rhum Fest d'ailleurs), je les ai tous dégustés (et re-dégustés tranquillement à la maison), histoire de vous défricher un peu l'histoire.

Avant d'être un grand nom du Rhum, William Hinton (1817-1904) a été un très grand nom du sucre. Cet Anglais est arrivé à Madère en 1838, attiré comme tous ses compatriotes par un climat clément, mais aussi par des opportunités commerciales. Il a d'abord dirigé des affaires dans les domaines de la vannerie et de la banane, avant de mettre sur pied la Fabrica do Torreão, autrement appelée l'engenho ("moulin à vapeur") Hinton, en 1845.

Cette technologie récente lui a tout de suite permis de prendre une place importante sur le marché du sucre, et le rhum coulant de son alambic a lui-aussi connu un certain succès. Pourtant, outre son statut de notable, William Hinton ne jouissait pas d'une réputation des plus reluisantes auprès des Madériens. D'une part, il a rapidement absorbé l'intégralité des volumes de canne des alentours, étouffant ainsi ses concurrents, mais d'autre part il s'est "inspiré" de toutes les innovations de ces deniers, pour finalement s'en arroger tout le crédit.

A la fin du XIXème siècle, son fils Harry lui a succédé à la tête de l'entreprise, et tout comme lui, ce dernier devint une figure de l'île. Très impliqué dans la culture locale, il a notamment nourri les musées de ses plus belles pièces. En modernisant encore les méthodes de production, il permit à l'engenho d'être le principal acteur du sucre (et du rhum, avec l'introduction de la colonne) de Madère au début du XXème siècle, avec 230 employés. Pour aller encore plus loin, il a réussi à imposer dans la filière sucrière des règles si strictes que lui seul pouvait suivre, ce qui aboutit à un monopole en 1929. D'autres distilleries continuaient cependant à produire du rhum agricole, mais les sautes d'humeur des législateurs ont aussi eu raison de la plupart d'entre-elles.

L'engenho Hinton a continué de tourner jusqu'en 1976, avant de fermer ses portes en 1986, devant un marché du sucre Madérien à l'agonie. Quelques distilleries ont continué à faire du rhum après cela, et puis les héritiers de Hinton ont décidé de restaurer et de relancer la vieille colonne en cuivre en 2006. Dans un premier temps, la distillerie ressuscitée a embouteillé une aguardente de cana au nom de l'Engenho Novo Da Madeira, puis une marque invoquant le nom de l'illustre aïeul a été lancée il y a peu.


Les rhums

Après un premier blanc et un petit 3 ans honnêtes mais dispensables ("réservés à la mixologie" comme on dit), voici une armada de 7 rhums qui composent une gamme déjà bien complète.

Ce sont tous des rhums agricoles, donc de pur jus de canne. On a sélectionné des variétés qui offraient un compromis intéressant entre résistance aux maladies, rendement en sucre et productivité suffisante pour que les planteurs s'y retrouvent. L'une d'elles est une ancienne variété née à Java, l'autre est le résultat de croisements de cannes originaires d'Inde.


La fermentation du jus est rapide, autour de 24 heures, elle se fait dans des cuves de 10.000 Litres, à température contrôlée.


Le rhum s'écoule d'une la colonne en cuivre à 8 plateaux et titre entre 69 et 78%.

Pour la gamme de rhums vieux dont nous allons parler, le rhum est issu de la récolte 2009. Il a été mis en vieillissement pendant 6 ans dans des fûts de chêne Français ayant contenu du vin rouge, avec la bonification d'un très vieux rhum datant de l'ancienne distillerie fermée en 1986. L'assemblage est dispersé dans différents types de fûts ayant contenu du Madère, du Sherry, du Brandy, du Bourbon ou du Porto. Il y reste 9 mois, puis on assemble ces différentes finitions pour le produit final.


La gamme des Single Casks est une série de fûts uniques embouteillés avant l'assemblage final, afin de mettre en avant chaque type de fût, chaque élément qui compose le 6 ans "classique".

--------------------------------------------------

Commençons si vous le voulez bien par un petit rhum blanc, un brut de colonne issu d'une fermentation spontanée, c'est-à-dire sans levures ajoutées, simplement à l'aide des micro-organismes présents dans l'environnement. 

Natural White Rum - 69%
Rhum Agricole
Le premier nez bouscule avec de forts arômes de chaudière, un côté très métallique et industriel assorti d’une acidité assez tranchante. De cette acidité naissent naturellement quelques notes d’agrumes fraîchement éclaboussées, ainsi que des fruits rouges comme la groseille. 
Avec un peu d’air, les fruits acidulés tentent de prendre le pas sur le métal chauffé. C’est à grands renforts de framboise, de groseille, de cassis et enfin de menthol, que la canne trouve une fenêtre de tir avec un zeste de combava, du poivre, et une pointe d’olive noire. 

L’attaque en bouche est ample et surprenante car très acidulée. Les notes un peu dures et métalliques laissent place à l’eau de rose ou au litchi. La puissance est raisonnable, mais les notes d’alcool ont du mal à se faire oublier. Le poivre joue aussi un rôle important, il est sec au point d’être un peu minéral, mais surtout il ouvre la voie à la canne et à la bagasse. 

La finale est assez courte, sur un petit jus acidulé et sur le vesou fermenté. 

6 ans - 40%
Rhum Agricole

Au nez, on est face à un profil immédiatement très ouvert, plutôt végétal, avec un boisé doucement épicé qui rappelle les cachaças vieillies. La canne est douce et miellée, elle se parfume même de quelques touches gourmandes d’amande douce. 
Le temps aura tendance a affirmer le boisé, dans un registre typique des rhums vieux de Madère (commun en partie aux Rhum Rhum Libération) fait de tabac blond, de thé noir et de levure. On perçoit l’élégance d’un noyau de cerise, ainsi qu’une canne encore bien tendre, conservée par son solide écrin de chêne. 

La bouche est douce, discrète à l’attaque, et bien savoureuse par la suite. Le boisé gourmand enrobe la bouche d’un coton vanillé imbibé de thé, de canne tendre, de brioche et de tabac. Le poivre entretient un peu le plaisir, puis le bois se fait plus vieux et sombre. 

La finale offre un sirop d’érable au boisé caramélisé, avec de la vanille et une sensation un peu sucrée. 


Madeira Single Cask - 6 ans - 42%
Rhum Agricole 
Au nez, le bois est présent et revêt un air assez sérieux. Plutôt sombre, il n’exprime pas sa fibre blanche et fraîche, mais plutôt des tanins de fruits noirs et des épices roussies. La canne se voit rejointe par les fruits séchés pour un côté typiquement agricole, tandis que des éclats de silex planent au-dessus du verre. 
L’aération fait ressortir un côté vineux, avec également beaucoup d’épices (et un peu de café) qui donnent un petit grain, et donc une certaine texture. Le jus de canne nous apparaît ici sous sa forme cuite, avec sa mélasse réglissée et son sucre encore gras, façon muscovado. 

L’entrée en bouche est sèche, le rhum accroche les parois avec ses tanins et tient l’étreinte un bon moment. Son cœur est plutôt léger et dilué car la sensation d’amplitude ne vient malheureusement pas. Le boisé typique de cette gamme est bien présent, en moins gonflé et moins concentré. 

La finale est assez courte également, un peu chocolatée, avec un rhum blanc de pur jus de canne en fond. 


Spanish Fortified Wine Single Cask (Sherry) - 6 ans - 42%
Rhum Agricole

Le nez est doux et feutré, sur la retenue, avec un voile de vanille qui se lève rapidement sur un gros sirop de fruits. Finie la discrétion, ce concentré de fruits sucrés emporte avec lui des notes rustiques de fermentation, du miel, de la viande fumée… Bref, il a bien du mal à contenir la machine qui s’emballe en arrière-plan. 
Le temps ne fait rien à l’affaire, le rhum a du mal à se calmer et envoie des notes sauvages dans tous les sens. Les notes de vinaigre côtoient alors un côté animal, une concentration plutôt lactique, et une pâte bien grasse de fruits à coques torréfiés. 

En bouche, le rhum attaque d’entrée de jeu avec un côté animal et de fortes notes vinaigrées. Le boisé est astringent et sec. Les saveurs de fruits séchés et de boisé au thé noir s’installent ensuite, alors que l’on est encore secoué par l’entrée en matière. 

La finale conserve quelques notes de vinaigre sur un profil boisé au tabac et au thé. 


Brandy Single Cask - 6 ans - 42%
Rhum Agricole
Le nez est tout d’abord un peu oxydé, avec un boisé bien grillé et assez sec. Le profil est assez fin, discret et délicat. Il s’ouvre sur une canne fraîche, encore humide de rosée, puis sur des fleurs toutes aussi fraîches mais veloutées à la fois. Le rhum gagne en assurance et exhale maintenant sans retenue des arômes de pomme et de poire cuites. 
Le temps recentre le rhum sur un boisé mature, avec une bonne présence, qui sait se montrer moelleux mais aussi intense et concentré. Il continuera de s’appliquer sur cette voie, passant en revue ses atouts comme le miel, le tabac, les épices. 

L’attaque en bouche est équilibrée, quoiqu’un peu douce. Les épices accrochent la langue et les papilles avec un toucher presque terreux, ce qui apporte un côté un peu rustique assez intéressant. Le boisé monopolise rapidement l’attention, il est plutôt sec, avec du tabac, des noisettes, et un toastage prononcé. 

La finale est avant tout marquée par ce toucher assez sec et poudreux qui donne du relief mais qui ne permet pas vraiment au rhum de s’étaler. 


Portuguese Fortified Wine Single Cask (Porto) - 6 ans - 42%
Rhum Agricole

Au nez, des tanins de fruits noirs cohabitent avec une canne assez ample. Les épices vont et viennent entre ces deux pôles, comme pour essayer de les réunir. Quelques pointes un peu métalliques et/ou brûlées surviennent par intermittence, les tanins fondus de chêne et les fruits séchés viennent les étouffer à chaque fois. 
En passant le rhum sur les bords du verre, les épices crépitent un peu plus mais restent tout à fait équilibrées. La gourmandise est de mise, sans facilité ni trop grande rondeur, mais plutôt avec des fruits séchés bien charnus, un boisé doux et végétal, de l’amande douce et du tabac. 

En bouche, le rhum se présente bien droit et bien plein, aussi sec qu’intense et savoureux. Il éveille les papilles avec ses notes rustiques et son toucher asséchant, mais sans oublier au même moment de déployer des fruits séchés encore bien gonflés, épicés à souhait, puis un boisé fondu et gourmand façon Madère, c’est-à-dire avec du thé noir, du tabac, de la levure, et du muscovado en prime. 

La finale se déroule justement sur le sucre muscovado, pour se terminer sur un sucre de canne plus blond et léger. 


Whisky Single Cask (Bourbon) - 6 ans - 42%
Rhum Agricole
Au nez, pouvoir de la suggestion ou pas, il semble que l’on ait une certaine rondeur de céréale maltée dans les tous premiers instants. Puis on arrive vite sur une canne assez naturelle, légèrement acidulée par le citron et subtilement arrondie par des fruits séchés tout en mesure. 
Le temps et l’air viennent consacrer cette canne naturelle, bien gourmande et tendre. Le boisé se fait très discret, exceptées quelques incursions de cire encaustique et de fruits à coque. Ce nez est fin, équilibré, le boisé prendra peu à peu de l’importance sans briser la balance. 

La bouche est équilibrée aussi bien du point de vue des arômes que de la force ou de la tenue. Elle développe un registre végétal plutôt gourmand, avec une canne tendre qui se mêle au tabac blond vanillé, sans pour autant tomber dans une épaisseur sucrée. Le boisé est gourmand lui-aussi mais sans s’imposer, il préfère développer une légère rumeur pâtissière. 

La finale est douce, un peu crémeuse, avec un boisé végétal et tendre.

--------------------------------------------------

En conclusion, j'ai trouvé le rhum blanc franchement dur et citronné, ce qui ne correspond pas à mes préférences. Le 6 ans est savoureux mais un peu trop doux, et ma préférence dans la gamme des Single Casks va nettement au Porto (bien équilibré) et au Bourbon (pour sa mise en valeur de la canne).

vendredi 20 avril 2018

De la Thaïlande à Valence, les rhums O'Baptiste

À l'origine de la distillerie O'Baptiste, il y a la malterie artisanale Malteurs Echos. Baptiste François est l'un des fondateurs de cette coopérative qui promeut une production Bio et locale. Son souhait est notamment de développer l'investissement des acteurs de la filière (brasseurs, distillateurs...) dans une démarche artisanale, et de contribuer à une économie sociale et solidaire en se faisant aussi chantier d'insertion.

La distillerie est née en 2016 et travaille principalement des eaux-de-vie de malts, de bière, une vodka et un gin. Baptiste n'est pas forcément un grand connaisseur de rhum, mais il apprécie les rhums agricoles et s'y intéresse plus particulièrement depuis l'émergence du Bio dans les eaux-de-vie de canne. C'est donc avec un esprit libre, sans préjugé sur ce à quoi le rhum devrait ou ne devrait pas ressembler, qu'il élabore ce rhum de mélasse dont le style prendra forme au gré des distillations et des expériences de vieillissement.

Lorsque l'envie de faire du rhum lui est venue, il a dû faire une entorse à son principe de distillation de produits uniquement locaux, mais n'a pas sacrifié celui de faire du Bio. C'est donc une mélasse Bio de Thaïlande qui est à la base de ce qui deviendra le rhum "Humble", qui a aujourd'hui à peine un an d'existence.

Les premiers retours d'amateurs ont souvent évoqué un style plutôt Jamaïcain et on va vite comprendre pourquoi :

La fermentation se déroule sur 2 semaines minimum, à l'aide de levures spécialement élaborées pour le whisky. Les mêmes levures sont utilisées pour l'ensemble de ses produits, afin d'avoir une cohérence entre eux, quelque chose qui les relie. Ces levures sont sans OGM et il est actuellement à la recherche de levures Bio, en attendant de cultiver ses propres levures. 

Il ajoute un peu de vinasse (résidu des précédentes distillations), à hauteur de 15%, pour booster l'acidité, tout ce dont les petites levures ont besoin pour développer un maximum d'arômes (pour plus de détails sur le fonctionnement de ces petites bestioles, je vous invite à lire cet ancien article sur le grand arôme / high ester).


La distillation se fait sur un alambic en cuivre de type Cognaçais d'une capacité de 400 Litres. À l'issue de la première passe, le brouillis sort entre 32 et 34%. Au deuxième passage dans l'alambic ("la bonne chauffe"), le distillat est en moyenne à 70%.


Le rhum blanc mature ensuite pendant un bon mois avant la réduction à 45% qui se fait sur quelques jours. Une partie du rhum à 65 ou 70% est placée dans des fûts neufs en acacia de 50 Litres, légèrement toastés. Il y passe alors au moins 3 mois, cette durée étant vouée à s'allonger à mesure que la distillerie augmentera sa production. À l'issue de ces 3 mois environ, il est enfin réduit au même niveau que le rhum blanc, soit 45%.

Notons qu'aucun additif n'est utilisé, que ce soit lors de la fermentation, au moment de la distillation, ou après, c'est-à-dire qu'il n'y a ni sucre, ni glycérine, ni arômes...etc.

Bon, c'est pas tout ça, mais quand Est-ce qu'on goutte ? Eh bien allons y !

O'Baptiste - Humble Blanc - 45%
Pure Single Rum

Au nez, il se passe énormément de choses ! On ne trouve pas immédiatement les repères habituels du rhum, affolé par les arômes défilant sous le nez à toute vitesse. Le dégustateur va cependant vite se poser, ainsi que le rhum qui va commencer à montrer son versant végétal. C’est un végétal résineux et fumé, capiteux, qui prend forme sous le nez. Comme des aiguilles de pin tombées au sol et humides, ou encore du romarin cuit. On reste d’ailleurs dans la cuisson et la cuisine avec une bonne pincée de poivre qui chatouille les narines, et quelque chose de très animal, comme de la charcuterie fumée. On imagine alors sans mal le saucisson roulé dans des herbes aromatiques. Quelque chose de lactique s’échappe aussi, on oserait presque aller jusqu’au fromage.

L’aération confirme le fait que ce rhum a bénéficié d’une fermentation très profitable. L’olive caractéristique entre en scène, accompagnée de citron confit au sel. La puissance est de mise, mais surtout la concentration, le rhum foisonne et ne cesse de s’exprimer. On retrouve peu à peu les traces connues du rhum, tout en conservant une personnalité forte. C’est au tour des épices d’apporter quelque chose de plus pétillant, léger et craquant. C’est toujours une grosse machine qui ronronne en arrière plan, la bête est impressionnante d’énergie, de sauvagerie contenue.
Avec le temps, on oublie complètement que l’on est face à un rhum blanc. Les notes épicées et végétales nous dirigeraient vraiment vers un rhum paille ou un rhum vieux au profil très vert.

L’entrée en bouche est ronde et suave, le rhum arrive en une bulle compacte qui va ensuite s’empresser d’éclater pour se déverser sur tout le palais, jusqu’à enivrer les papilles. Le profil est alors celui d’un vrai rhum de longue fermentation, avec de la tapenade d’olive, un côté médicinal, des baies de poivres exotiques, des fruits exotiques trop mûrs, des notes de truffe, de sous-bois, une touche cuivrée légèrement fumée. Il nous délivre une succession d’arômes sans nous lâcher une seconde, c’est une expérience intense qui pour autant se fait sans aucune brulure ni même trace d’alcool.

La finale est longue, comme on pouvait s’y attendre, nous sommes au frontières du rhum grand arôme, avec des airs d’eau-de-vie de pur jus de canne de type Clairin Casimir. Les épices sont mélangées au sein d’une terre riche et parfumée que parcourent des racines faites de réglisse, comme pour signer la mélasse à l’origine de ce voyage déroutant.


O'Baptiste - Humble Ambré - 45%
Pure Single Rum

Au nez, c’est avec surprise que l'on retrouve un rhum assagi et apaisé. On est ensuite cueilli par une canne très ronde, comme dans une eau-de-vie de canne teintée d’artichaut ou de châtaigne à la vapeur. Le boisé est traité de façon très douce, avec du chocolat au lait, du caramel au beurre et une sensation vraiment très ronde et épaisse, voire crémeuse. On retrouve d’ailleurs le côte lactique qui évoque maintenant franchement le fromage. La charcuterie au poivre et aux herbes est cette fois ci moins en avant, mais on retrouve sans peine ce point de repère qui faisait l’identité du rhum blanc. En tout cas quelque chose de très animal flotte toujours dans l’air.

Avec un peu d’aération, le boisé fait son office, il pigmente et pimente le rhum de diverses épices et aspirations végétales. Cette robe plus éclatante habille et donne un coup de dynamisme à un corps épais et velouté à la structure massive et tendre. Le temps donne de plus en plus de classe et de distinction au rhum, on prend plaisir à le voir évoluer, sans savoir où et quand cela s’arrêtera. Plus pimpant que jamais, il s’offre un vent de fraîcheur légèrement mentholée et teintée d’épices végétales, d’anis et de réglisse. On penche doucement mais sûrement vers un profil Jamaïcain à la Worthy Park, ce qui est assez incroyable. Le rhum est doux et moelleux, la consistance et les arômes oscillent entre la pâte d’amande et la banane bien charnue et très mûre, même le noyau de cerise et la résine de pin sont de la partie. Incroyable vous disais-je !

L’attaque en bouche est ronde et suave, le côté gras du rhum lui assure une entrée sans fracas. La complexité est palpable, ainsi que la concentration, malgré une réduction sensible. Et l’on démarre une grande série de saveurs gourmandes : le boisé délivre des notes épicées, végétales, suivies par des arômes plus fidèles au distillat, médicinaux et réglissés. Le cœur crémeux et débordant d’arômes ressemble ici à un caramel au beurre et à la crème fermière. Les fruits mûrs font ensuite leur apparition, avec des fruits noirs un peu tanniques, du coing, de la pomme rustique. Puis on va jusqu’à chatouiller les fruits confits et secs avec un peu de pruneau et d’abricot. La réglisse et le curry semblent avoir été là depuis le début, ils ont lié tous les autres arômes entre eux et assuré les transitions.

En finale, on a de nouveau la surprise de croiser un rhum façon Guadeloupéenne, avec du poivre, de la canne, un zeste de citron vert et une teinte résineuse et médicinale. On a même l’occasion de bien prendre notre temps en sa compagnie.



Ces deux rhums sont extrêmement originaux, il ont besoin de temps pour faire apprécier leur complexité. Ils ont un potentiel évolutif et une concentration incroyables, et un profil en dehors de tout stéréotype. Ils peuvent en cela être déconcertants mais j'ai pour ma part apprécié ce vent de liberté et la densité qui est proposée.


Photos (c)O'Baptiste




mardi 20 mars 2018

Dégustation de rhums de Madère

Récolte de la canne en 1905 - Joaquim Augusto De Sousa
Après un premier article sur les rhums de Madère où je vous proposais de découvrir une destination méconnue mais prometteuse, je m'étais promis de creuser un peu le sujet. Aujourd'hui, ces rhums commencent enfin à être distribués chez nous et les embouteilleurs indépendants comme Rum Nation commencent à s'y intéresser aussi. La nouvelle marque de l'Engenho Novo, Hinton, sera présentée au Rhum Fest de Paris cette année, bref, comme prévu, Madère se lance à la conquête de l'Europe !

Branca 50% - Engenhos do Norte
Rhum Agricole

Les premiers effluves sont puissants et éthérés, assez acides, l’alcool est présent et chatouille les narines. On n’est clairement pas dans la dentelle et les arômes se font discrets. Il va falloir un peu de temps avant que les caractéristiques propres au rhum commencent à se faire sentir.
La bagasse et le poivre commencent à pointer le bout de leur nez après quelques instants, on devine la canne en embuscade. Elle se cache quelque part en arrière-plan, on aperçoit sa rondeur qui tarde à se déployer.

On passe le rhum sur les bords du verre pour l’aider à s’aérer, et le profil est toujours aussi rugueux, minéral. La première surprise viendra d’un souffle mentholé qui amène un côté végétal velouté, comme une feuille soyeuse de menthe ou de basilic. Le poivre est toujours là, il s’inscrit maintenant totalement dans un joli rhum agricole sec mais parfumé. L’acidité porte quelques notes de fruits exotiques pas encore trop mûrs, et une canne bien verte.

L’attaque en bouche est ronde et savoureuse. On a l’impression que cette bouche a beaucoup plus à raconter que le nez : la canne est ronde et sucrée, comme un sucre muscovado bien gras. Quelques notes de marron glacé s’enlacent avec les épices, le poivre se décline sous plusieurs formes : noir, gris, sechuan. Une amertume très parfumée donne à ce rhum des airs de gin, mais cela s’accompagne d’une touche savonneuse ou synthétique qui dérange.

La finale est longue, poivrée et minérale, elle penche maintenant clairement du côté du Mezcal. Les notes de fermentation sont bien contenues par ce côté minéral, le joli végétal façon agave fumée fait excellente impression.

Un rhum qui a un peu trop de défauts pour être tout à fait agréable. Le nez est un peu rude et alcooleux, la bouche est expressive mais très perturbée par ce drôle d’arôme de lessive. La finale sauve l’ensemble avec une personnalité originale.

O Reizinho 50%
Pure Single Agricole

Dès le premier nez, je dis oui ! Cette eau-de-vie de canne est fraîche et citronnée, avec un naturel simple et généreux. La canne est douce et moelleuse, mais aucunement mielleuse ni doucereuse. On pourrait comparer cela à une cachaça avec un surcroît de puissance qui fait qu’elle s’impose à nous sans effort. La fraîcheur du citron vert domine décidément ce nez, un citron vert bien mûr qui flirte avec la citronnelle. Une petite pointe de poivre, de la bagasse encore bien humide, et le citron qui enfonce le clou.

Le fait d’étaler le rhum sur les bords du verre équilibre le profil, le citron revient un peu dans le rang au profit de la canne. Le rhum avait juste besoin de cet équilibre pour ne pas tomber dans l’anecdotique à cause de son citron agréable mais un peu trop enthousiaste. Même si l’on évolue dans des repères de canne et de rhum agricole plutôt connus, l’angle est assez original. La canne semble frêle et fragile, son cœur est tendre et délicat. Elle se soumet au vent frais et son peu d’écorce ne l’entoure pas de la bagasse ou du poivre qui lui donnent habituellement du caractère et de la structure.

La bouche est suave et ronde, tout à fait délectable. Le sucre de canne a des relents de levure et de brioche. Le milieu de bouche est empli de cette canne confite très savoureuse, avec la tendresse de l’artichaut à la vapeur ou de la châtaigne. Le citron est maintenant tout à fait intégré, tout comme le poivre, il est au service de la reine canne qui se dévoile sous ses atours les plus délicats. L’alcool est aux abonnés absents, malgré les 50%.

La finale n’est pas très longue en revanche, la délicatesse de la canne a prédominé sur le reste, et notamment sur la fermentation ou le poivre.

Une belle découverte que cette eau-de-vie de canne traditionnelle, un profil de canne gourmande et tendre que j’affectionne particulièrement (cf. Sublim’canne et Manutea 40%). Seule la finale manque un peu de mordant.

Branca - Rum Fire 60 % - Engenhos do Norte
Rhum Agricole

Au premier nez, voici un rhum agricole qui vous regarde droit dans les yeux avec un air légèrement énervé. La bagasse et le poivre font office de Cerbère, ils décourageront ceux qui sont tombés là par erreur. La canne est sèche et rustique, un peu fumée, mais elle est généreuse et entière. On imagine déjà le ti’punch de feu qui pourrait s’en suivre. Après seulement quelques instants, la canne se montre bien plus avenante qu’il n’y parait. Elle est même plutôt douce et moelleuse, pour peu que l’on garde le nez en dessous du feu nourri de l’alcool et du minéral.

L’aération va dégager encore de l’alcool et de l’acidité un peu métallique, il faut parfois être patient à 60°. Quelques notes florales nous indiquent que la canne est prête à nous recevoir. Elle s’est entourée pour l’occasion d’un panier de fruits exotiques, d’un épais zeste de combava, de poivre du sechuan. Le nez est maintenant tout à fait pimpant et ouvert, il s’est ouvert sur un rhum blanc agricole rayonnant et engageant.

L’attaque en bouche est tout aussi rayonnante et plaisante. On ne s’y attendait pas forcément, car le nez aura nécessité un peu de patience, mais cette bouche est d’une chaleur et d’une amplitude délicieuses. Les fruits exotiques sont à mâcher tellement ils sont veloutés, la canne est sur la même longueur d’onde, le sucre de canne est épais et confit. Le poivre nous indique la sortie, cela ne pouvait pas durer éternellement non plus.

La finale ferme le bal avec du poivre, de la bagasse un peu fumée et des notes fermentation légèrement iodées, juste ce qu’il faut pour que l’on n’oublie pas ce rhum franc et généreux.

Je pense que ce rhum sera parfait si on l’oublie quelques temps dans le verre, ou bien dans une bouteille à moitié vide, ou encore en ti’punch bien entendu. Son point fort est vraiment son côté saisissant, ample et bien plein en bouche.

970 Single Cask - Cask Strength - 55,8% - 2006-2017 - Fût n°4
Engenhos do Norte
Rhum Agricole

Au nez, ce qui frappe, et qui m’a toujours frappé dans les vieux de Madère, c’est la similitude avec le profil si particulier des Rhum Rhum Libération. J’aimerais connaître l’origine de ce boisé marqué tirant franchement du côté du tabac. Le seul point commun qui me vienne, au-delà du fait qu’il s’agisse de pur jus, serait l’utilisation de bons fûts de vin très frais. Ou bien est-ce que cela vient des caractéristiques de l’eau-de-vie de départ qui permet un certain type d'extraction du fût ? Le Branca dégusté aujourd’hui ne ressemble en rien à un PMG 56 en tout cas…
Revenons à notre dégustation et à ce fameux tabac. Avez vous-déjà tiré sur une cigarette pas encore allumée ? Vous verrez, on y est tout à fait. Nous avons aussi du miel, du thé noir, et un boisé aux épices torréfiées.

L’aération fait apparaître beaucoup plus de canne et de fraicheur. Le boisé semble avoir pris un petit coup de jeune lui aussi, ou tout au moins il s'est détendu, il est moins toasté et ses tanins se fondent à la manière d’un Reimonenq. On retrouve également les fruits séchés typiques de ce genre d’agricole gourmand, le rhum devient de plus en plus épais et capiteux. Le miel gagne en élégance et on perçoit davantage la cire d’abeille. Le registre de la pâtisserie s’est confortablement installé, avec de l’orange, du raisin sec, de la pâte d’amande.

L’attaque en bouche est assez ronde et grasse au départ, mais le rhum attrape très vite le palais alors qu’un voile duveteux s’y frotte. S’en suivent la sensation et la saveur d’une châtaigne grillée, avec le toucher de sa pellicule sèche et veloutée, puis sa saveur à la fois douce et torréfiée. Le boisé / tabac prend le contrôle dès la deuxième gorgée, suivi d’une ribambelle de fruits à coque comme la noix. Le bois est très parfumé et épicé, il s’arrondit et s’humidifie à mesure que le rhum fond en bouche.

La finale est longue et gourmande, on y retrouve l’abricot séché, la châtaigne grillée, la figue, le boisé et le sucre de canne fondus. Toujours cette impression d’épaisseur, on a la sensation d’une pâte d’épices et de bois fondu.

De grands noms ont été évoqués, Libération, Reimonenq, deux légendes, deux fortes personnalités, pas besoin d’en dire plus. Même si la bouche est un peu en dessous des promesses du nez, elle propose une vision originale et unique. J'avais goûté un sample d'un autre fût qui était assez différent, beaucoup plus sec. Ce rhum est donc à goûter, ne serait-ce que pour découvrir le profil des rhums vieux de cette île qui, je pense, n’a pas fini de nous surprendre.

----------------------------------------------

En guise de Bonus, deux échantillons que l'ami Peter du Floating Rum Shack a récoltés lors de son passage sur l'île. Muito Obrigado Peter ! ;)

Brut de Colonne - Engenhos da Calheta - ~70%
Rhum Agricole

Au nez, on aurait tendance à prendre ses précautions, eu égard au degré de coulage du rhum, mais on est surpris de la bienveillance de cette attaque. La canne est parfaitement en place, simplement là, sans parasite, pollution ni artifice. Elle est bien citronnée, fraîche et florale. Ses meilleurs alliés sont là aussi, le poivre et le zeste de citron vert ne manquent pas à l’appel. Cette simplicité est réjouissante et se suffit à elle-même.

L’aération amènera un peu plus de profondeur avec des notes de fermentation plus moelleuses et capiteuses (le maïs doux fait un passage remarqué). Cela vient en équilibre avec le côté aiguisé que peuvent donner les agrumes. La canne fraîche cuit peu à peu et se fond en sucre de canne, tout est plus rond et comme amorti. Le rhum ne froisse le nez à aucun moment, on ne ressent aucune fougue malvenue, simplement un profil aromatique puissant mais lisse et soyeux. Le temps ne fait qu’apporter de la complexité et de la rondeur, on se dit que décidément on ne devrait jamais toucher aux rhums après leur sortie de colonne.

Quelques gouttes en bouche suffisent à étaler le rhum sur tout le palais. La canne et ses notes de fermentation qui tirent sur l’artichaut et le maïs défoncent tous les barrages et s’installent dans chaque recoin. L’attaque laisse une petite fumée planer dans l’atmosphère, puis les arômes du vesou forment un torrent d’exotisme irrésistible. La sensation sur la langue est plutôt salée, mais aussi un peu chaude, comme si le rhum était à température tropicale. Une certaine acidité de fruits rouges nous amène ensuite vers un côté plus fruité, avec une banane cuite et même légèrement caramélisée.

La finale est relativement légère, des saveurs de poivre persistent sur les lèvres, alors que la bagasse occupe l’arrière du palais.

Rien de tel qu’un blanc, qui plus est brut de colonne, pour se faire une idée du travail d’une distillerie. Dans ce cas on cherche la fausse note, et on aurait presque aimé la trouver, tant le résultat est clean. Jamais content quoi.

Assemblage de vieux stocks de 18,19 et 20 ans - Cask Strength
Distillerie Inconnue
Rhum Agricole ?

D’emblée, la grosse concentration est palpable. Les esters sont au rendez-vous, ils s’envolent en un mélange de solvant et de fruits trop mûrs, Jamaican style. Le bois est plutôt dur, il semble avoir été fortement toasté, jusqu’au charbon. Cette touche minérale nous mène jusqu’à quelque chose d’un peu industriel, comme l’huile ou la graisse de moteur. Le temps commence à dévoiler un boisé plus doux, qui tire sur le tabac, le thé et les épices grillées. La concentration reste saisissante, elle développe aussi bien des fruits rouges en sorbet que du lait d’amande amère. Entre deux poussées de fièvre et de puissance, on entrevoit un profil plus classique fait de fruits à coque et de caramel.

L’aération lui fait un peu perdre de sa superbe, car on plonge sans aucune retenue dans un mélange de mélasse et de pâte de fruits à coque. La pâtisserie prend alors le contrôle, avec des notes de pralin, de nougatine, puis des arômes plus sombres de pain très grillé arrosé de sirop de batterie. Le rhum arrive bien à rester suspendu grâce à quelques fruits exotiques et un boisé plus vanillé, mais le charme des débuts n’opère plus hélas.

En bouche, l’attaque est douce malgré l’absence de réduction, le temps (ou autre chose) a dû faire son affaire. Le tabac et le bois sont très présents, comme une marque de fabrique de l’île, mais ils sont très amers et prennent le pas sur le reste. Le rhum saisit la langue comme un carré de chocolat extra-noir, ou encore un fond de tasse de café. La mélasse diffuse son petit goût de réglisse, le pruneau montre un peu de son noyau et la poudre de fruits à coque grillés se mêle aux épices.

La finale est un peu pataude, malgré des arômes de vieil agricole chargé de fruits secs et de réglisse.

Difficile de s’y retrouver avec ce rhum : après un démarrage sur les chapeaux de roues, plein de promesses d’exotisme et de concentration, on s’enlise assez vite dans un Old Monk avec un supplément de classe (oui c’est un peu dur mais ça donne une idée du côté vers lequel le rhum finit par pencher). En bouche, l’amertume et le trop plein de bois empêchent la cohérence, les vieillissements très longs ne sont pas toujours judicieux.