samedi 20 octobre 2018

France Quintessence 2018 : mon escale relaxation...


Une fois n'est pas coutume, voici un petit article lifestyle #LoveMyJob #Blessed #RumLife. Je préfère prévenir, je vais raconter ma vie, mais c'est mon blog alors bon, hein, voilà. 
Je voudrais vous reparler (comme en 2016) du salon France Quintessence auquel j'ai pu assister le 10 Septembre dernier. La date, le lieu et l'ambiance de ce salon en font un bon bol d'air que je me réjouis désormais de retrouver à chaque rentrée. 

Avec une dimension raisonnable et une fréquentation qui l'est tout autant, c'est un endroit où l'on se sent bien, où l'on peut accéder aux stands sans jouer des coudes et sans attendre des plombes, et où l'on peut prendre le temps de discuter avec les exposants.
 
En tant qu'amateur de rhum, l'avantage est aussi qu'il n'y a pas énormément de nouveautés, donc on ne joue pas la montre pour essayer de ne rien rater. Cela permet de flâner entre Cognac et Armagnac, en passant par le Whisky, le Gin, mais aussi tout un tas d'autres spiritueux, apéritifs et liqueurs qui sont susceptibles d'alimenter notre soif de culture ! 
La mixologie y est aussi à l'honneur, avec des bars à tous les étages qui assurent bonne humeur et hydratation.  
Les masterclasses proposées étaient également intéressantes (le nouvel el dorado du Bio, ou l'expérience "le nuage d'arômes"), mais j'ai préféré profiter des ateliers proposés à l'étage.

 
C'est ainsi que dès mon arrivée, je me suis laissé tenter par un escape game proposé par la Maison La Mauny. Les grands esprits se rencontrent, voilà que je retrouve l'ami Jérôme du blog Rhum Héritage, toujours au top de la sémillance 👌.

 
Nous avons tenté l'aventure en duo, accueillis par le très sympathique Jean-Philippe Lardy (que les coureurs de salons ont déjà croisé sur les stands La Mauny), en costume XIXème. Le décor planté, Rivière Pilote, Martinique, nous devions résoudre une série d'énigmes, décadenasser des coffrets et des tiroirs, pour enfin réussir à ouvrir un coffre au trésor. 


La tâche n'était pas aisée et il fallait faire vite. Nous nous sommes pris au jeu et (avec beaucoup d'aide) avons découvert le fameux trésor, puis on nous a remis un petit passeport bien fichu qui reprend en détails les grands principes de l'AOC Martinique. Je ne vous en dis pas plus, afin ne pas spoiler le jeu pour ceux qui y participeront au Rhum Fest Marseille. 

 
Sur notre lancée de découvertes ludiques, nous avons participé à un atelier de dégustations à l'aveugle, composé de rhum (Mana'o), Calvados, Cognac, Armagnac, Vodka, Gin, Marc de Champagne et Rye. Je ne m'en suis pas trop mal sorti, à l'exception du Rye et du Marc que j'ai intervertis. C'est le côté torréfié de ce Marc qui m'a mis sur la mauvaise voie, pas besoin de me justifier, mais si, quand même un peu..  
Cet exercice m'a également donné l'occasion de découvrir la Faronville, une vodka de pomme de terre plutôt intéressante (eh ben non, pas oxymore finalement !), avec du goût et un moelleux très agréable. 

 
Juste à côté, un atelier poissons fumés / rhum par Les Fumaisons de l'île de Groix et la maison Isautier de la Réunion. Je dois avouer qu'Isautier ne fais pas partie de mes préférences, mais que ces alliances étaient particulièrement réussies.  
Le rhum Barrik, un jeune rhum de mélasse passé quelques mois en fûts neufs, est d'abord adouci par le lieu jaune fumé, avant que les deux saveurs ne s'entretiennent l'une et l'autre, le fumé allongeant la longueur du rhum à l'infini. 
Même principe pour l'Isautier 7 ans qui se marie très bien avec le saumon fumé, le moelleux du poisson répondant aux épices douces et au tabac blond. 
Le dernier accord était osé : la cuvée Louis & Charles Isautier (agricole et mélasse de 15 ans) était confrontée, et c'est le mot, à la poutargue (œufs de mulet salés, séchés et fumés). Cette cuvée est vraiment plaisante, mais la poutargue est extrêmement puissante. L'accord aurait sans doute été plus équilibré avec un rhum plus puissant en alcool ou en arômes, un petit Caroni par exemple. 
Quoi qu'il en soit, je vous encourage vivement à essayer ces accords à l'apéritif, ça fonctionne très très bien.

 
Partons en quête de nouvelles sensations rhumières et arrêtons nous chez Mana'o qui présente le tant attendu Rangiroa 
Ce rhum blanc de pur jus de canne provient de 2 variétés qui ont poussé sur l'atoll du même nom (contre un assemblage de 12 variétés pour le Mana'o classique, fermentées et distillées séparément !). L'assemblage est vite vu, les 2 parcelles sont entièrement récoltées et mises en fermentation pendant 48h.  
Ces cannes Hawaï et Roseau, cultivées sur le terroir corallien de l'atoll, donnent un rhum à la fois frais et rustique, avec de la canne tendre et un côté terreux, un peu truffé, puis une sensation extrêmement moelleuse et briochée en bouche. 

 
La distillerie Bows de Montauban proposait déjà un rhum blanc de mélasse au caractère bien trempé, façon Clairin Casimir. Elle enfonce le clou avec son HEOC (High Ester OCcitan), avec une fermentation d'un mois à base de levures sauvages et de vinasse. On obtient forcément un rhum assez énorme, un grand arôme de la trempe des Lontan de Savanna, complexe, légèrement épicé et réglissé, avec une bouche extrêmement grasse malgré ses 57%. 

 
Guillaume Ferroni et ses alcools oubliés étaient forcément de la partie, avec également l'ancienne marque de rhum de négoce ressuscitée : Old Manada. Après avoir goûté un de ces rhums retrouvés par la propriétaire de la marque, Guillaume s'est employé à recréer le style de ce témoin d'une autre ère, celle des négociants Marseillais du milieu du XXème siècle. 
Le degré historique de 47% a été reproduit pour cet assemblage de rhums de Martinique (Le Simon) et de Guadeloupe (Longueteau). Les deux terroirs se fondent en un rhum qui détaille une canne fraîche mais ronde, avec un peu de bagasse poivrée. 
La version Gold retranscrit encore davantage le style de l'époque, de part ses méthodes d'élaboration. C'est un rhum qui provient uniquement de la distillerie du Simon (Martinique) cette fois, passé 6 mois en fûts de Cognac, avec une touche de sucre et de boisé. Le style est rond, sur un boisé assez frais portant des notes fleuries et fruitées. 
Toujours dans l'exploration, Guillaume nous présentait aussi son Gin Kréyol où l'alcool de base est remplacé par du rhum. Amer et très végétal, sa finale est très longue, sur le zeste d'agrumes. 

 
Pour le plaisir, un petit tour du côté de La Mauny et son VSOP équilibré, épicé, avec une jolie texture composée d'un boisé astringent pendant un instant, puis fondant tranquillement sous le palais. 
Nous nous sommes laissés convaicre par un twist du Daiquiri au La Mauny ananas, grand bien nous en a pris d'accepter ce rafraîchissement. Petite recette facile au passage : 5 volumes de La Mauny ananas, 2 volumes de citron, 1 volume de sucre, glaçons, shaker, et hop !
 
 
France Quintessence est dédié aux spiritueux français (j'avais oublié de le dire), mais aussi aux marques françaises de spiritueux, ce qui ne veut pas forcément dire la même chose.  
Hedonist Spirits, fier représentant de l'école "spirits valley" de la région de Cognac, présentait sa gamme Hee Joy déjà bien connue, ainsi que le nouveau spiced Gun's Bell. 
Le Hee Joy Origins est un assemblage de rhums de tradition anglaise (40% Jamaïque, 40% Trinidad et 20% Guyana) âgés de 3 ans et mariés 5 à 7 mois en ex fûts de Cognac. Le Hee Joy spiced est fait sur la même base, avec une infusion de réglisse fraîche.  
Le Gun's Bell est également un spiced rum composé de 80% de rhum de la Barbade, les 20% restants provenant de Trinidad, de la République Dominicaine et du Guyana. S'en suit une infusion de cacao, de coco et de cannelle, et un repos en fût de Cognac retoasté. 
Je ne fais pas partie du public des spiced donc je ne me prononcerai pas, je dirais simplement que je ne les ai pas trouvés trop sucrés. Quant au blend Origins, disons qu'il fait le job mais qu'il pourrait bénéficier d'un meilleur rapport qualité-prix.
 
 
Pour finir sur une note surprenante et plutôt drôle, un nouveau venu de la spirits valley a fait son apparition au milieu du salon, attirant un paquet de photographes et de curieux : Booba et son whisky D.U.C., un Jack Daniel's à la française dont les bénéfices seront reversés au duty free d'Orly.





dimanche 5 août 2018

Une belle rangée de Libé 2/2


Après une première session de versions réduites, voici les versions qui font en général le plus parler d'elles, je veux bien entendu parler des versions intégrales / brut de fût / cask strength.
Ces rhums n'ont donc connu aucune retouche et sont passés directement du fût à la bouteille. Enfin presque, car ils ont certainement connu un certain temps de repos après assemblage, car je vous rappelle que ces Libération sont des assemblages de rhums vieillis en fûts de Sauternes et en futs de Bourgogne blanc.

Il y a aussi dans cette série deux single casks (fûts uniques) qui sortent de fait du lot.

Rhum Rhum Libération 2012 – 59,8%
(2007 – 2012)

Le premier nez est assez sérieux et minéral. Sans aller jusqu’à dire qu’il est dur, on peut dire que ses notes de pierre à fusil nous accueillent avec une certaine autorité. Mais le portier impressionnant a déjà du mal à réprimer un sourire et son œil se met vite à pétiller. Derrière la porte, une fiesta exotique débridée dans un verger tropical où les fruits mûrs et gorgés de sucre rôtissent au soleil. Les fruits tombés au sol ont séché, certains sont même confits. On prépare le shrubb dans un coin, en tout cas les écorces d’oranges sont plus que prêtes. On boit aussi quelques ti’punchs, avec un bon rhum blanc bien rond et un citron vert un peu amer. À l’ombre du chai, les habitués profitent des effluves de vieux bois humide, de tabac et de miel. On est bien…
Le temps passe et la fête ne perd pas de sa fougue, bien au contraire. Les esprits et les corps s’échauffent, des arômes musqués émergent, saisissants, la fumée de tabac et le thé noir enrobent les fruits pour les porter avec intensité.

L’entrée en bouche est envahissante, elle se disperse, s’emparant de chaque papille pour la réchauffer vigoureusement. Le bois pèse de tout son poids dans les premiers instants, avec la pierre à fusil et le thé noir trop infusé. Ce boisé concentré a ensuite l’élégance et l’art d’amener un autre concentré, de fruits cette fois, gorgés de sucre et imprégnés des saveurs de leur noyau. Puis le rhum ne cessera de fondre par la suite : en chocolat, en tabac vanillé, avec un sursaut de sauce soja, en épices élégantes, en caramel au beurre…

La finale est distinguée, tout le monde reprend un semblant de sérieux et de dignité à la fin de la fête. Le pruneau est accompagné de son plus joli noyau, et les fruits exotiques vont de pair avec un bâton de réglisse bien juteux mais de bon ton.

Autant le dire tout de suite, je ne suis pas pour le tout « full proof », ni pour la course aux watts, je suis encore moins un anti-réduction, mais cette version intégrale est nettement au-dessus de la version réduite. Elle est plus efficace et dirige la manœuvre de bout en bout, il ne nous reste qu’à contempler et profiter du moment.

Rhum Rhum Libération 2015 – 58,4%
(2010 – 2015)

Surprenante légèreté dans les premiers instants, mais patientons un peu. C’est que l’on s’attend à
trouver un beau rideau de fumée, comme sur d’autres années, et comme sur la version réduite. Mais ce sont plutôt les fruits que l’on voit arriver en premier, d’abord comme un mirage, puis plus proches, plus proches, jusqu’en pleine tête ! C’est un sirop de fruits bien cr
émeux qui nous éclabousse lourdement, avec toutefois une légère oxydation qui nous maintient dans une certaine légèreté dans le registre des fruits « communs », pas tout à fait exotiques. Pas d’inquiétude, la lourdeur tropicale va bien finir par nous tomber sur les épaules, et pas qu’un peu, avec des mangues charnues, de la papaye, et même du jacquier.
Il faudra tourner un peu le rhum sur les parois du verre pour laisser une chance au bois, et ce serait dommage de ne pas le faire parce qu’il va s’intégrer parfaitement à tout cet exotisme. D’abord frais, blanc et un peu mentholé, il va se teinter, se cirer de ce rhum très fruité pour à son tour lui instiller des épices délicates et des essences de tabacs et de thés. Lorsque tout est en place, voici un rhum frais, fringant et particulièrement élégant.

En bouche, c’est plutôt le bois qui prend la parole en premier. Fumées, minérales, les premières gouttes laissent une trace de cendre sur la langue. Les tanins sont accrocheurs et le bois est bien toasté. Au cœur de ses veines, des coulées de réglisse, de sucre brûlé, de sirop de batterie, de mélasse en somme. À la gorgée suivante, le palais est prêt pour une très jolie eau-de-vie de canne façon Rhum Rhum, moelleuse, ronde, avec un souffle de canne fraîche et de menthol. Incroyable contraste avec le premier contact, comme si l’on avait épluché et retiré une coque dure et torréfiée pour délivrer une amande douce et veloutée. Toute la moiteur tropicale reprend ensuite ses droits : fruits exotiques mûrs, tabac bien gras, levure, un peu de café, et toujours une canne moelleuse aux airs d’artichaut à la vapeur ou même de châtaigne.

La finale est longue et réglissée, très sucrée et confite, pâtissière, avec des relents interminables de ti’punch. Une très belle conclusion toute Guadeloupéenne.

Le passage de la distillation de 2007 à celle de 2010 a pu surprendre, et je comprends aujourd’hui pourquoi. Tout comme la version réduite, cette version intégrale demande sans doute un peu plus d’attention. Même si les deux versions (réduite et intégrale) ont des approches tout à fait différentes, ce qui est déjà intéressant en soit, l’âme des Libé est là plus que jamais. Mais la singularité de la distillation 2010 est plus marquée que celle de 2007, elle creuse donc l’écart avec ses congénères Marie-Galantaises, et notamment Bielle.

Rhum Rhum Libération 2015 – 60,6%
Single Cask pour les 60 ans de La Maison Du Whisky
(2010 – 2015)

Un fût unique ex-Sauternes (Yquem)

(c)Rhum Attitude
Le nez s’ouvre avec une sensation immédiate de concentration, un bel agricole avec une robe tissée de vieux bois. Tout le caractère des Libération est déjà en place, avec un chêne tannique et sombre, du tabac brun, du cacao et du thé noir bien amers. Le bois sec semble porter des traces de mousse et de fleurs séchées, de bruyère, un univers végétal qui a été enfermé pendant des années. Mais à l’intérieur de cette croûte de maturation, un rhum intact qui a conservé tout son exotisme. Le petit voile de solvant en est témoin, il est plus vif que jamais, concentré, rouge sang.
Après l’avoir tourné délicatement, il laisse sur le verre un peu de son grain aux accents de pierre à fusil et se détend, tout en souplesse. Il semble alors huileux et suave, les fruits sont subtilement pâtissiers, à l’image de l’orange confite et des abricots secs. D’autres sucs de fruits semblent y avoir coulé en lentes gouttes, comme du miel. On pense aux raisins oubliés jusqu’aux premières neiges ou aux mirabelles toutes collantes de sucre. Le temps laisse le tabac s’installer de nouveau, il est beaucoup plus avenant, caramélisé et vanillé.

En bouche, l’étreinte est intense et la concentration poignante. Voilà tout ce que l’on attend d’un rhum brut de fût : une possession totale du moindre recoin de la bouche, suivie d’une chaleur intense mais pas brûlante, « un bon remontant » pourrait-on dire. Les sens en éveil, on voit tout de suite mieux et c’est en pleine conscience que l’on apprécie le moelleux qui va suivre, avec du tabac gras, de la châtaigne à la vapeur, de la brioche bien levée et ensoleillée. On pense ensuite à toutes les caramélisations possibles : le bord de l’ananas flambé, le fond du moule de la tarte Tatin, la croûte du cannelé…

La finale est très longue et très agricole, avec un rhum blanc légèrement citronné et relevé de poivre blanc, puis des noyaux de cerise et de pruneau bien gourmands.

On retiendra avant tout la concentration et le côté huileux de ce rhum, même si les premiers instants étaient bien sombres et corrosifs. Voici une nouvelle fois un exemple de rhum à « épauler » quelques mois avant d’en apprécier le caractère solaire et terriblement gourmand.

Rhum Rhum Libération 2017 – 58,4%
(2010 – 2017)

Le premier nez emporte, avec l’alcool et le solvant, des arômes de grosse fermentation bien fruitée et
légèrement acide, avec une pointe animale ou salée. Ca vous rappelle quelque chose ? Un Long Pond ou un Worthy Park légers pourraient faire l’affaire en effet. Je vais avoir du mal à dévier de cette fausse piste car la poudre d’amande prend le relais, avant de finir par rejoindre un beau boisé moelleux. Mais que s’est-il passé, là ?
Le boisé tendre a quelque chose de fleuri, quoique bien capiteux. On pourrait aussi penser à une grenadine bien concentrée, avec du cassis et de la fraise. La canne n’est pas loin, son jus est tout juste chauffé. Il est clair et plutôt poivré dans un premier temps, puis se fait de plus en plus épicé, avant de rejoindre les fruits dans une sorte de vin chaud de Noël préparé avec goût.
Avec un peu d’air, on re-convoque finalement le vieux boisé qui resserre les bulbes olfactifs et qui vient aussi rappeler l’ambiance de la distillerie avec quelques effluves métalliques, voire mécaniques, avec un peu d’huile chaude et de solvant. Très vite, le noir devient violacé, puis grenat, et le concentré de fruits reprend ses droits en enfonçant le clou : mangue crémeuse, ananas acidulé, anone, banane… C’est bon je me rends.

L’attaque en bouche est vive et un brin alcooleuse, ce qui coupe l'élan des fruits avant qu’ils ne s’étalent, et nous empêche de vibrer comme on l’aurait aimé. Cette vivacité est assortie d’une petite acidité rafraichissante qui introduit élégamment un boisé équilibré, un tout petit peu cendré mais surtout doucement épicé, légèrement toasté, avec des fruits à coque modérément gras. Le plus réussi dans cette bouche est sans doute le passage de relais qui s’opère maintenant avec une eau-de-vie de canne d’un moelleux délicieux, sur l’artichaut et la châtaigne à la vapeur, tellement doux et confortable.

La finale est moyennement longue, avec du tabac vanillé, un peu de réglisse, de thé Earl Grey et de pâte à pain.

Un peu déçu par cette version, d’autant plus que j’avais beaucoup aimé la version réduite. Un peu déçu seulement car cela reste un très bon rhum. En tout cas les fortes notes de pierre à fusil des premières minutes d’ouverture de la bouteille ont bien disparu après quelques mois « d’épaulage » et le nez présente une trame originale et particulièrement réjouissante. Mais je suis malheureusement passé à côté en bouche ; à part en milieu-fin, au moment où l’eau-de-vie de canne s’exprime.

Rhum Rhum 2007 – 57%
Vittorio Capovilla for Velier 70th anniversary
(2007 – 2017)

Une re-distillation des têtes de la campagne de 2007. 12 litres de têtes ont été mis de côté à chaque cuvée, ce qui est une quantité assez importante. Une bonne partie de ces têtes pourrait faire en réalité partie du cœur. De plus, la durée de distillation prolongée (6-7 heures) en assure l'excellente qualite.
Ce fût unique a été réduit à 57%.

Le nez nous indique le chemin de l’apéritif avec une amertume et une petite oxydation toutes italiennes. Mais la grosse machine qui rugit derrière le petit vermouth est bel et bien tropicale et elle ne saurait cacher son joli vernis et son bois torréfié. Le rhum agricole (canne, zeste de citron vert, poivre) est bien entier, il est un tronc à l’écorce épicée sur lequel s’enroulent des lianes d’herbes aromatiques séchées, de la vigne, des fruits exotiques. L’atmosphère reste tout de même sombre et poussiéreuse pendant un moment, il va falloir un peu de temps pour que cela se dissipe, mais ce que l’on a pour patienter n’est vraiment pas désagréable !
Avec un peu d’air, c’est toujours l’eau-de-vie de canne qui domine, ronde et concentrée, sophistiquée mais gourmande. L’identité Libé (tabac, thé, levure) reste plutôt légère, au sens où elle est présente mais bien intégrée, à l’équilibre avec la canne. Un côté poudré, cendré, flotte encore dans l’air et rappelle notre vieux fût qui a vu passer les saisons à l’ombre de son chai. Il y a encore pas mal de poussière, mais les fruits séchés sont là, avec du noyau, de la peau d’orange, de la vanille, un peu de sauce soja. Le charme opère toujours malgré la touffeur tropicale et fruitée qui se fait un peu désirer.

L’attaque en bouche est vive et assez acide. Plutôt astringente, elle resserre les papilles mais les pénètre avec son amertume boisée. La langue ne fait qu’une avec le fût, elle se recouvre de noix de toutes sortes, de thé noir très infusé, de café, de cacao. Le côté apéritif italien refait surface, avec cette oxydation et cette amertume gourmandes qui virent ensuite presque au Pedro Ximenez lorsque les pruneaux entrent en scène. C’est là que le rhum devient plus ample, les fruits extra-mûrs ou séchés entrent dans la brèche et s’enrobent de tabac, de miel de châtaigner, de sauce soja blanche. Le rhum agricole blanc arrive sur ce tapis rouge, intact et altier, pur et juste un peu doré, comme une goutte de soleil.

La finale est relativement légère, sur le bois toasté et le sirop de batterie, avec une petite sensation minérale et tannique.

Un Rhum Rhum à part, ce qui s’explique par le fait que ce n’est pas un Libération puisque le distillat n’est pas le même et qu’il n’y a pas eu d’assemblage. C’est un rhum complexe et plutôt sombre, une plongée de 10 ans dans la nuit qui règne sous les douelles du fût. Son cœur est assez léger, la gourmandise de la grosse fermentation est moins palpable, mais son âme agricole est intacte et mise en valeur de façon originale et finalement inédite.


Au final, on constate que la réduction aurait tendance à uniformiser davantage les rhums. Ces versions intégrales sont encore plus différentes les unes des autres.
Pour ce qui est du choix de la version, le 2012 intégral est bien au dessus du réduit, les 2 versions du 2015 sont toutes deux très interessantes, et le 2017 réduit est plus réussi que le brut de fût selon moi. On peut donc dire qu'il n'y a pas de règle dans le choix de la version réduite on non, il faut vraiment se faire sa propre idée.
Les deux single casks sont quant-à eux assez singuliers et méritent un peu de repos une fois les premiers 10cl prélevés. 
Le 2015 LMDW se révèle ainsi d'une concentration admirable, alors que le 2007 joue plutôt sur la légèreté et laisse toute la place aux notes du fût.

mardi 17 juillet 2018

Une belle rangée de Libé 1/2


Parfois il arrive d’être pris d’une pulsion de gourmandise irraisonnée. Vous savez, quand vous sortez cette bouteille qui vous est chère en vous disant « il faudra bien la finir un jour ». Eh bien là c’était plus grave que d’habitude car cette envie s’est transformée en orgie agricole, en frénésie Marie-Galantaise, pire, en totale libération Capovillienne !

Ces rhums tiennent une place à part dans mon cœur, je ne sais pour quelle raison. Peut-être à cause de leur profil si unique, de la pureté de leur fabrication, de leurs superbes étiquettes, de leur principe même…
Pourtant ce n’était pas gagné d’avance. Je les ai découverts pour la première fois au sous-sol du pop-up store Velier / LMDW avec mon ami Juju, et nous nous étions accordés sur le fait que la version 2012 réduite qui nous avait été présentée avait un côté renfermé, façon « placard à mémé ». Alors habitués à des agricoles Martiniquais un peu plus cleans et distingués, cette bête moite et diablement tropicale nous avait un peu décontenancés.

L’amour au deuxième regard est venu avec le 2010 quelque temps plus tard. La touffeur tropicale a cette fois su m’envelopper et me faire voyager au vrai pays du rhum, celui où l’air est palpable et la nature est vivante, personnifiée. C’est après m’être empressé de revenir au 2012 que j’ai compris que j’étais enfin conquis.

Me voilà donc aujourd’hui à tenter un line-up complet des Libération (sans les versions US, faut pas pousser), tâche quelque peu intimidante compte tenu du culte que je leur voue.

L’histoire de Rhum Rhum et des Libération, c’est une rencontre entre Luca Gargano (le patron de Velier) et de Gianni Capovilla (Le maître distillateur Italien). En 2004, le premier entraîne le second à Marie-Galante et lui suggère de distiller le pur jus de canne à sucre de la même façon qu’il le fait avec ses eaux-de-vie de fruits. Maître Capovilla installe son couple d’alambics Muller dans les locaux de la distillerie Bielle et le Rhum Rhum PMG blanc voit le jour en 2008.


Pour obtenir cette eau-de-vie de canne à sucre, on utilise le pur jus de canne non dilué (on imbibe d’habitude la canne d’eau au moment du broyage afin de maximiser l’extraction du jus, ce qui conduit à une certaine dilution), que l’on met à fermenter pendant 7 à 9 jours sous température contrôlée. La distillation se fait en deux passes, dans de petits alambics chauffés au bain-marie et surmontés de petites colonnes de rectification. Cette distillation discontinue, par cuvées, en fait un « Pure Single Agricole Rhum ».

(c) Florent Beuchet
Le rhum est ensuite mis à vieillir dans d’ex-fûts de Sauternes (Château d’Yquem) et de Bourgogne (Domaine Leflaive – Puligny-Montrachet). L’année qui figure sur les étiquettes est la date de « libération », c’est-à-dire celle à laquelle le rhum a été sorti du fût. Ce parti pris est original car il va être intéressant de suivre le même rhum au fur et à mesure de ses libérations successives.

On peut juste regretter que la date de distillation ou de mise en fût ne soit pas indiquée, car si au départ on pensait pouvoir suivre une même année de récolte tout au long du projet,  il se trouve qu’il y en a eu 2 à ce jour, ce qui brouille quelque peu les pistes.
Les Libération 2010 et 2012 sont donc issus de la récolte 2007, alors que les Libération 2015 et 2017 ont été distillés en 2010.

Le 2010 est sorti uniquement en version réduite, alors que les suivants ont chacun connu une version intégrale (brut de fût) et une version réduite. Commençons par les versions réduites à 45% !


Rhum Rhum Libération 2010 – 45%
(2007 – 2010)

Le premier nez est bien plus « agricole » que dans mon souvenir. Je m’explique : je me rappelais surtout d’un boisé ultra exotique, d’une grande moiteur tropicale, mais à cet instant c’est plutôt la canne et les agrumes confits qui me viennent. Et c’est une bonne surprise car pour tout vous avouer, j’avais peur de sortir un peu écœuré de cette rangée de Libé, donc cette entrée en matière me rassure d’emblée.
Le jus de canne est ensoleillé et gorgé de fruits séchés comme l’abricot ; le bois est un peu humide mais surtout un peu granuleux, comme une pâte, avec un peu de réglisse et de toffee.
En tournant un peu le rhum dans son verre, on retrouve franchement l’eau-de-vie de canne distillée en alambic, à la fois fraîche et douce, corpulente et moelleuse. Les fruits exotiques très mûrs se sont roulés dans les épices, ils s’oxydent avec le temps et donnent lieu à une jolie petite noix un peu vineuse. Le repos laisse alors s’installer ce boisé irrésistible qui flirte avec le caramel, le thé noir, le tabac et la levure.

L’entrée en bouche est très douce, avec une attaque légèrement acide et citronnée, puis une canne au naturel, relativement sèche et végétale. Une belle bulle de bois et de d’épices gonfle ensuite sous le palais. Elle se fissure, puis craque et déverse un tabac bien gras nourri à la réglisse et aux fruits à coque. Le thé noir est toujours main dans la main avec le tabac, il joue les entremetteurs entre le végétal de la canne et le boisé. Tout cela est très soyeux et glisse aisément en bouche, peut-être même un peu trop.

La finale est tout aussi soyeuse, elle est marquée par un style très Guadeloupéen fait de réglisse, de fruits secs et confits, avec des tanins fondus qui ne nous quittent plus.

Même si la première fois restera inoubliable et que ce rhum a pour moi une valeur sentimentale inestimable, force est de constater qu’il ne fait pas partie des plus complexes, intenses ou concentrés de la série. Mais n'oublions pas qu'il n'a que 2 ans et demi de vieillissement, ce qui le rend proprement hallucinant pour son âge !


Rhum Rhum Libération 2012 – 45%
(2007 – 2012)

Une belle concentration ressort dès les premiers instants, avec un léger solvant, une fine couche de
vernis sur du bois toasté. Ce bois devient ensuite plus frais, plus tannique, on imagine le rhum s’immisçant dans ses veines et s’imprégnant ainsi d’un peu de résine. Toujours sur le thème du bois, on perçoit une légère chauffe qui tire sur le marron grillé et parfois sur le cuir.
Avec un peu d’air, l’équilibre est sublime, le boisé verni donne sa force à des sucs de fruits hyper concentrés. Les mirabelles suintent littéralement de sucre, les mangues sont prêtes à exploser, le tout sur un arbre dont l’écorce diffuse de la cannelle sous l’effet du soleil. Un vent réglissé et mentholé souffle sur cette scène et prolonge ainsi son intensité.
Le repos nous amène un boisé moelleux, avec du tabac frais, du thé noir et du poivre.

La concentration entrevue au nez est bel et bien au rendez-vous en bouche. Le bois se concentre sur lui-même, tendu, sur le poivre et la réglisse bien noire, puis explose en fruits secs (abricot et raisins), en fruits exotiques très mûrs, jusqu’à une compote de pommes rustiques aux épices (cannelle, badiane…). La langue se recouvre ensuite d’un miel tanné de tabac et de cuir, elle s’épaissit jusqu’à ne faire qu’un avec le boisé.

Le boisé exotique et humide a tout le loisir de s’exprimer sur la finale. Il peut prendre l’apparence du chocolat au lait, du caramel au beurre, de la mélasse, ou même de la sauce soja.

Je comprends mieux pourquoi ce 2012 a été la confirmation de cet amour que je porte aux Libération. Il est plus satisfaisant que le 2010 car plus concentré, plus intense et plus complexe.


Rhum Rhum Libération 2015 – 45%
(2010 – 2015)

Le bois enfonce la porte d’entrée de jeu, sombre et soutenu, personne ne bouge. D’abord fumé et cendré, le chêne s’assouplit et commence à détailler ses nuances de fruits à coques (grillés bien entendu), de pierre à fusil et de poivre bien noir, pointu. Les tanins semblent plutôt provenir de fruits noirs ou rouges, comme dans un moût de vin. Encore un peu d’air, et l’identité « Libé » commence à s’établir, le bois s’arrondit encore et on arrive enfin au tabac blond et au thé noir, avec une toute petite pincée de levure.
Le fait de passer le rhum sur les bords du verre est comparable à celui d’ouvrir une fenêtre et de laisser le courant d’air dépoussiérer la pièce. Le soleil entre et le contraste est réjouissant. On prend une bonne bouffée de fruits rayonnants, d’épices lointaines, de tabac bien gras. La réglisse s’acoquine avec l’anis et même le menthol. L’eau-de-vie de canne bien concentrée entre en dernier, elle exprime sa belle fermentation qui a su garder la fraîcheur du végétal tout en l’explosant et en lui donnant de la profondeur.

En bouche, le rhum est comme sa robe : chaud et doré, miellé et ambré. Les premiers instants sont intenses et captivants, d’un équilibre incroyable, simplement délicieux. Le bois et le tabac sont d’une exquise justesse, ils servent une série de gourmandises comme la confiture de citron au gingembre, la tarte aux abricots, le sirop de batterie ; avec une fraîcheur toujours mentholée, mais avec un côté plus parfumé, presque lavande. Cette fois le thé a une touche Earl Grey, et pour une fois le rhum semble faire un peu plus que ses 45%, le petit surplus de bois entrevu au premier nez y est sûrement pour quelque chose.

La finale est longue, gourmande et pâtissière, avec de l’amande, des fruits secs, du tabac blond et de la levure.

Superbe rhum, plus dynamique que ses prédécesseurs, il demande une dégustation un peu plus « active ». Pour traduire plus simplement : il passe moins tout seul mais c’est ce qui fait son charme et son intérêt !


Rhum Rhum Libération 2017 – 45%
(2010 – 2017)

Les premiers instants sont embrumés et très minéraux, comme un coup de canon dont on attend que
la fumée se dissipe. On s’attend à retrouver un fût de chêne bien sec, mais on arrive sur quelque chose de plus complexe, comme un chai plein de barriques de vin, avec des senteurs légèrement aigres, mais surtout un aperçu de tous les arômes qui bouillonnent à l’intérieur des tonneaux. Les tanins sont concentrés, ceux du bois comme ceux du raisin et des baies noires. Lorsque l’on arrive au thé noir très infusé et amer, les choses s’accélèrent et sans que l’on ne s’en aperçoive, l’éclaircie arrive et voici un beau Libé bien complet, avec son tabac blond, sa levure et des tonnes de fruits sucrés.
L’aération laisse s’envoler des notes végétales insoupçonnées, avec des notes de bruyère, de résine, herbacées et confites. Elles laissent naturellement place aux épices, fines et chatouilleuses au départ, puis plus gourmandes par la suite. Les fruits sont confits mais élégants, plutôt du genre fruits séchés encore bien gonflés. Ils finissent par s’étaler en marmelade aux zestes d’agrumes.

La bouche est ronde et enveloppante, et même plutôt grasse. La marmelade reste à l’esprit, tout comme le miel épicé. Cette bouche est gonflée, énorme, ensoleillée, végétale, résineuse et fruitée. La canne se lit entre les lignes, elle traverse la piste de danse avec grâce. La musique ne s’arrête pas mais tout le monde s’interrompt pour la regarder passer. Elle laisse dans son sillage des notes de zeste de citron vert et de poivre blanc. La levure introduit un gros côté pâtissier et régressif, ce qui nous emmène dans les crèmes pâtissières et autres sabayons à l’eau-de-vie de fruit.

Le bois est surtout présent en finale, il est encore là lorsque tout le monde est fatigué d’avoir dansé tout l’été. Il est épicé, un poil oxydé, et il reçoit le soutien d’un noyau de pruneau assez classe. Cette finale est longue, elle est de plus en plus douillette, avec du caramel doux et du tabac vanillé.

Ce 2017 fait un peu la synthèse entre les anciens jus et les nouveaux, ce qui en fait le Libération le plus abouti selon moi. Il a la folie fruitée du 2012 avec la richesse du boisé du 2015. Irrésistible !

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Quel plaisir de comparer ces rhums tous aussi incroyables les uns que les autres ! Ces quatre là sont tout de même assez différents, l’expérience Libération est donc réussie.
Cette dégustation objective m’a cependant fait revoir mes préférences, car si les deux premières années ont imposé un style, les deux dernières ont su l’amener plus loin.
En effet, le jeune 2010 et le 2012, plus complet, sont gonflés d’un exotisme débordant et font l’effet du premier rayon de soleil du printemps sur le visage. Cependant, les 2015 et 2017 sont appuyés par un boisé qui complexifie, multiplie et sublime les mêmes qualités, pour peu qu'on leur laisse un peu de temps. Alors oui, il faut laisser un peu d'air au 2017 et l’épousseter un peu, mais l’équilibre que l’on découvre ensuite vaut largement la patience requise.

A très vite pour une (grosse) session brut de fût !